Changements démographiques et transitions démocratiques: du Maghreb à l'Asie Centrale.

À travers ce projet-phare, l’unité de recherche « Identités et territoires » (UR 12) poursuit avec ses partenaires, une étude transdisciplinaire des transformations dans le monde arabe et musulman. Cette recherche confronte des analyses macro sociales et théoriques, développées dans la première phase des « printemps arabes », qui mobilisent des concepts globaux tels que ceux de « révolution » ou « transition », et des analyses micro ou méso sociales, de nature plus empiriques qui permettent d’appréhender à partir d’enquêtes de terrain, des changements effectifs vécus au quotidien par les populations. Ces transformations politiques s’inscrivent dans une dynamique de changements structurels moins visibles mais pourtant très profonds : transition démographique, développement économique, révolution numérique, transition énergétique, etc. dans un contexte d’aspirations plus individuelles.

Cependant, ces transitions et les trajectoires particulières qu’elles empruntent selon les pays, ne sont ni exemptes de conflits, ni univoques. Les expériences historiques, qu’elles soient récentes notamment dans les pays de l’Est ou plus anciennes en Europe occidentale, laissent penser que les nouveaux compromis entre forces politiques mettent du temps à se stabiliser, qu’ils sont accompagnés parfois de conflits violents avant de déboucher sur de nouvelles institutions plus stables.

Le projet Observation des transformations dans le monde arabe (OTMA), coordonnée par France Guérin-Pace (Ined) et Jean-Yves Moisseron (IRD), auquel participent plusieurs membres de l’unité, en partenariat avec des institutions en Tunisie, au Maroc et en Égypte, constitue une partie importante de ce projet. Financé par le MAE, il bénéficie de l’appui logistique de l’Ined et de l’Ird mais aussi du Collège International des sciences du territoire (http://www.gis-cist.fr/). En relation avec ce projet, le projet-phare « Changements démographiques et transitions démocratiques » s’appuie sur des enquêtes dans des pays et des régions du monde arabo-musulman qui ont connu des mouvements sociaux ayant produits des changements politiques. Il vise à mieux cerner les différentes évolutions en cours ou susceptibles de se produire par l’analyse des effets des transformations démographiques et des structures familiales. Un des objectifs est de produire une connaissance pluridisciplinaire qui vise à éclairer des transformations historiques (dans les registres du droit, de la politique, de la religion, etc.) depuis le déclenchement des mouvements de contestation en répondant à la double interrogation : qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui ne change pas ? D’une manière plus générale, il s’agit de mettre en évidence les grandes lignes de rupture et les éléments de recomposition d’un nouvel ordre social et politique.

Les études démographiques portant sur le Maghreb se focalisent sur la baisse de la fécondité et l’accroissement de la population, et, sur la nuptialité avec le relèvement considérable de l’âge au mariage des femmes, s’accompagnant d’un prolongement de la durée du célibat des jeunes. Ce dernier aspect constitue un marqueur très pertinent de la désorganisation sociale des sociétés maghrébines post coloniales, d’autant plus que ce phénomène est occulté aussi bien par les politiques que par la société. La cohabitation des jeunes sous le toit familial, qui se prolonge, s’accompagne de difficultés liées à l’exercice de l’autorité parentale, en particulier envers les jeunes femmes. Un modèle familial plus restreint et nucléarisé (décohabitation des générations) voit le jour en raison de conditions de vie plus difficiles (emploi, logement, coût de la vie…), mais aussi d’un changement des mentalités en lien avec la diffusion de modèles culturels qui mettent en scène la famille nucléaire et le couple.

Les pays du Maghreb sont des pays jeunes qui entrent dans la phase terminale de la transition démographique. Les projections démographiques montrent un accroissement très important des jeunes de 18 à 24 ans dans les années à venir et de la population en âge d’activité, avec un fort taux de chômage des jeunes de moins de trente ans. Quelles incidences ces changements structurels démographiques auront-ils sur les comportements des jeunes en termes de choix de vie (formation, mise en couple, emploi, migration, etc.) et de construction identitaire ? Dans un contexte économique et social difficile, une partie des jeunes se tourne vers l’économie informelle (trafic, contrebande, prostitution, etc.) ou émigre vers les bassins d’emploi les plus proches, principalement en Europe. Cette émigration concerne aujourd’hui de plus en plus de jeunes femmes qui aspirent à une plus grande autonomie.

Les États du Maghreb, l’Iran et les pays ex-soviétiques d’Asie, offrent un exemple original d’une tentative de mise en adéquation des normes et des pratiques sociales. Ces pays dont la jeunesse constitue une forte proportion de la population sont confrontés à un ordre social qui connaît une déstructuration profonde et à un ordre religieux qui est revitalisé par une surpolitisation du champ social et religieux. Le processus en cours de modernisation de ces sociétés met de plus en plus au premier plan les femmes et les jeunes diplômés dans les différentes sphères de la vie publique. Le décalage entre la position réelle des femmes dans la société (niveau d’instruction, positions occupées dans l’appareil d’État et dans l’appareil économique) et leur statut est de plus en plus important et revêt un caractère de plus en plus insupportable pour un nombre grandissant de femmes.

Les situations des femmes tunisiennes et plus généralement maghrébines vont-elle régresser avec l’arrivée au pouvoir de gouvernements islamistes ? Qu’en est-t-il de leur participation aux instances de gouvernance (politique et économique) en cette période de transition ? On observera les changements réellement à l’œuvre dans la vie des femmes, en particulier leur participation concrète à la vie civile, politique et économique de ces pays mais aussi au sein des rapports de genre, comme marqueur pressenti des transformations.

Le projet « Changements Démographiques et transitions démocratiques : du Maghreb à l'Asie centrale » s'organise autour de trois axes, complémentaires dans leur approche des questions soulevées.
- Le premier axe s’intéresse à la construction d’indicateurs sociodémographiques et à leur pertinence à saisir le degré de maturité des changements sociétaux. En d’autres termes, peut-on mesurer les transitions démocratiques par la mise en place d’indicateurs pertinents et répondre à la question de recherche centrale : qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui ne change pas ?
- Le second axe porte sur le rôle des nouveaux acteurs de la transition, notamment celui des migrants, des femmes et des populations les plus jeunes.
- Le troisième axe du projet porte sur les relations entre politiques sociales, changements démographiques et transformations politiques.
Cette réflexion sur la question de la mesure, les acteurs de la transition, le rôle des institutions et des politiques, est développée de manière transversale à travers les différents terrains géographiques.

Données Les sous projets mobiliseront les données produites par les instituts nationaux de statistiques (recensements, enquêtes sociodémographiques, statistiques administratives d’éducation et de santé), les données sociodémographiques rassemblées par le CIST au sein de différents projets (Geomedia, ITAN), celles de l’enquête ECSEMI (enquête sur les caractéristiques socioéconomiques des ménages iraniens), celles de l’enquête GGS en Géorgie, celles des enquêtes DHS dans différents pays du Sud. Elles seront complétées par des enquêtes qualitatives menées sur les différents terrains d’investigation (Tunisie, Maroc, Égypte, Libye, Iran, Caucase, Asie centrale, etc.).
Le choix d’une démarche comparative entre les pays du sud de la Méditerranée en intégrant une dimension historique au sein de chacun des pays (général et particulier) est essentiel pour mener à bien les attendus du projet. Elle s’appuie largement sur différents indices statistiques démographiques. L’étude de ces indicateurs en Tunisie, Maroc et Égypte ainsi que dans les pays voisins (Algérie, Libye) sera mise en regard avec des indices économiques et juridiques, susceptibles de mettre en évidence les tendances profondes dans les changements sociétaux (présence des femmes dans tous les secteurs d’activité, liberté de choix du conjoint, liberté de circulation, égalité devant les ruptures d’union, etc.). Dans nos investigations, nous mobilisons conjointement des outils quantitatifs classiques de l’analyse démographique et statistique, ainsi que des approches plus qualitatives de l’anthropologie et de la sociologique politique.
Ce projet comporte aussi une forte dimension de formation de jeunes chercheurs et intègre des doctorants des différents pays partenaires.

Participants