Dynamiques familiales en Afrique

Le projet porte sur les transformations de la famille en Afrique, au Nord et au Sud du Sahara, selon trois principaux axes : la nuptialité et les relations conjugales, les comportements de reproduction et enfin l’espace des relations familiales. Il réunit à la fois des recherches comparatives à large échelle et sur le temps long, destinées à mettre en évidence les régularités, les convergences et les exceptions, et des recherches ciblées sur des contextes ou des catégories de population particulières, pour mettre l’accent sur les dynamiques internes, les logiques et stratégies qui leur sont propres

L’Afrique occupe une place particulière dans la dynamique démographique internationale : le continent affiche les niveaux de fécondité les plus élevés au monde (4,7 enfants par femme contre 2,5 en moyenne mondiale) et pèsera pour plus de 60% dans la croissance de la population mondiale des 50 prochaines années. Depuis les années 1970, l’écart n’a cessé de se creuser par rapport à la situation démographique des autres régions du Sud.

La situation particulière de l’Afrique dans le contexte international actuel est à mettre en rapport avec l’histoire de la transition de la fécondité, ses temporalités et ses caractéristiques, variées selon les pays et parfois inédites. Mais elle est aussi à comprendre à l’aune des structures collectives qui encadrent les comportements reproductifs des individus, qu’elles relèvent de la formation des couples, des cadres normatifs et des contrôles communautaires ou encore des stratifications sociales. Les pratiques des individus s’inscrivent dans un contexte de diversification des modèles ayant trait à la sphère familiale, conjugale et parentale, alimentée par les institutions internationales (« Objectifs du millénaire pour le développement », « Convention des droits de l’enfant »…), les programmes nationaux (« Codes de la famille »…), les structures publiques intermédiaires (écoles, maternités, centres sanitaires…) ou communautaires locales, et amplifiée par la démocratisation de l’accès à l’information (médias, téléphonie, mobilité des personnes). Plus que jamais, la rationalité des acteurs doit prendre en compte une pluralité de systèmes de références qui peuvent converger mais aussi entrer en concurrence.

Pour les chercheurs participant à ce projet, la coexistence et la confrontation de modèles (valeurs, normes, rationalités…) différents sinon antagonistes constituent une dimension essentielle à la compréhension des transformations contemporaines de la famille en Afrique. Une des clés pour aborder les changements comme les lenteurs ou les inerties apparentes est alors de s’intéresser aux décalages, aux contradictions des options en présence, aux tensions que génèrent les discordances des évolutions ou des prescriptions sociales. Elle est aussi d’analyser les arbitrages réalisés par les individus, les contournements et les mixités de pratiques pour concilier des exigences concurrentes, et de s’interroger sur les logiques collectives qui en résultent. La démarche implique des approches qui intègrent le jeu des acteurs et les structures qui les encadrent, les conditions du moment et l’histoire plus longue qui les orientent. Elle suppose aussi que l’on développe, conjointement à l’observation des tendances centrales, une attention sur les « marges », les comportements atypiques, les irrationalités apparentes, ou les dynamiques propres à certaines catégories de population.

Le projet réunit ainsi à la fois des recherches comparatives à large échelle, destinées à mettre en évidence les régularités, les convergences et les exceptions, et des recherches ciblées sur des contextes ou des catégories de population particulières, pour s’intéresser aux dynamiques internes, et aux logiques et stratégies qui leur sont propres. Les transformations familiales sont abordées à partir de trois principales entrées : la nuptialité et les relations conjugales, les comportements de reproduction et enfin l’espace des relations familiales. Le projet couvre des contextes très différents, allant de l’Afrique du Nord, où la famille restreinte et le mariage tardif se sont imposés, au milieu rural sahélien où la transition de la fécondité n’a pas commencé, et en passant par des catégories sociales particulières, aux cœur de prescriptions et de valeurs conflictuelles, comme les classes sociales intermédiaires, ou les femmes hautement diplômées, parfois portées par des attentes fortes en matière de conjugalité et de parentalité mais freinées par les cadres sociaux et culturels anciens.

Ce projet comprend trois axes.

1.Mariage et fécondité en Afrique du Nord. La transition de la fécondité au Maghreb a été l’une des plus rapides au monde, et présente la particularité d’avoir été portée, en premier lieu, par un recul spectaculaire de l’âge au mariage. En Algérie comme en Tunisie, l’âge médian au mariage des femmes est aujourd’hui proche de 30 ans sans que les injonctions morales à l’abstinence sexuelle préconjugale n’aient été remises en question. Comme cette période de célibat prolongé est-elle vécue ? L’objectif premier de ce volet est d’analyser le célibat des jeunes, ses ressorts et ses retombées pour les jeunes, leurs familles et la société à partir d’une enquête démographique inédite en Tunisie (ENcel) prévue en 2016. Le projet s’intéresse également aux tendances récentes de la nuptialité dans les différents pays d’Afrique du Nord et aux évolutions de la fécondité, parfois plus incertaines comme en Algérie.

2. Transitions de la fécondité et dynamiques matrimoniales en Afrique subsahariennes. Exception faite de l’Afrique australe, la transition de la fécondité est lente, tardive et parfois incertaine en Afrique subsaharienne. Alors que la question de l’offre contraceptive reste dominante dans les débats actuels, notre projet porte au contraire une attention privilégiée aux facteurs qui contribuent à la persistance d’idéaux de fécondité élevés et aux obstacles auxquels se heurtent les individus qui souhaiteraient limiter leurs naissances. Il prend également en considération l’influence des stratifications socio-économiques dans la diffusion et les modalités des transitions reproductives.
Un volet du projet porte ainsi plus précisément sur les catégories de population qui pourraient porter ou accélérer la transition et sur leurs arbitrages en matière de fécondité : les classes intermédiaires prises en étau entre des projets de limitation des naissances à court terme et des souhaits de famille nombreuses à long terme, ou encore la minorité des femmes urbaines hautement diplômées et actives qui se heurte à un environnement matériel et idéologique peu favorable à la conciliation d’une vie familiale et professionnelle. Les démarches de « bricolage » mobilisées face à des exigences contradictoires sont également abordées par l’analyse des pratiques contraceptives alternatives à la contraception moderne.
Enfin l’évolution de la nuptialité et des rapports au sein des couples est une dimension particulièrement présente, à la fois sous forme de travaux comparatifs sur le temps long et l’ensemble du continent, et par des recherches approfondies à petite échelle.

3. Espaces familiaux. La prise en charge des enfants par un réseau familial dépassant le couple parental et les entraves posées à l’autonomie conjugale figurent parmi les déterminants des régimes africains de fécondité élevée. L’analyse des structures familiales permet ainsi d’approcher par un angle différent l’évolution des cadres de la reproduction, ainsi que la question de la privatisation des rapports à l’enfant.
Un premier volet examine l’impact du régime démographique sur les apparentés d’un individu et la transformation de ce réseau relationnels avec la progression de la transition démographique.
Un second volet propose un atlas des structures familiales ouest-africaines à partir de l’exploitation exhaustive des derniers recensements nationaux du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal. Enfin un dernier volet analyse, à l’échelle d’une population rurale du Mali, l’environnement familial des enfants, son évolution et son influence dans l’adoption de nouveaux comportements à leur égard (scolarisation, santé, mobilité…).

Le projet comprend à la fois des travaux comparatifs internationaux, à l’échelle du continent ou par régions, des travaux menés sur des pays particuliers ou encore des analyses ciblées sur des populations particulières. Les méthodes utilisées sont celles de l’analyse démographique et des modélisations statistiques, avec des élargissements sur des approches moins classiques, comme les microsimulations, l’exploitation de bases généalogiques ou l’outil cartographique, ainsi que sur le traitement de matériaux qualitatifs. Les principales données utilisées sont :
- les bases de données individuelles des grands programmes d’enquêtes : enquêtes démographiques et de santé (EDS/DHS), enquêtes MICS de l’Unicef, enquêtes PapChild/PapFam ;
- les bases de données de recensements nationaux : Burkina Faso (2006), Mali (2009), Sénégal (2013) et Algérie (1998) ;
- les données exhaustives de sites de suivi démographiques en Afrique de l’Ouest : observatoires sénégalais (Bandafassi, Niakhar, Mlomp), observatoire de population de Ouagadougou (OPO), Suivi longitudinal au Mali (Slam) ;
- des bases de données généalogiques (observatoires du Sénégal et du Mali) ;
- des corpus qualitatifs : entretiens individuels et de groupe (Sénégal, Mali, Burkina Faso) ;
- des corpus de statistiques internationales : base panafricaine sur la nuptialité, bases des Nations Unies et des institutions internationales.

Participants