L’Allemagne vingt ans après


En 1989 l'Allemagne était divisée en deux ensembles de taille différente : 64 millions d'habitants vivaient à l'Ouest et 16 millions à l'Est. Encore peu d'années avant la chute du mur de Berlin, un exercice qui ne manquait pas d'intérêt était la comparaison des évolutions démographiques entre la République fédérale d'Allemagne (RFA) et la République démocratique d'Allemagne (RDA). Les différences de régimes politiques et de systèmes économiques devaient logiquement se répercuter dans la démographie. Peut-on dire aujourd'hui que la chute du mur a initié un processus de convergence démographique ?

Avant de vérifier cette hypothèse de convergence, revenons sur les tendances passées de la fécondité et de la mortalité.

A l’Est une politique nataliste… qui s’effondre à la chute du mur


Un premier constat surprend : de 1957 à 1970, les indices de fécondité sont quasiment identiques à l'Est et à l'Ouest (figure 1). Ils culminent autour de 2,5 enfants par femme en 1964 avant de chuter fortement jusqu'au début des années 1970, le baby-boom allemand ayant été plus tardif et plus court qu'en France.

A partir de 1975, les évolutions de la fécondité dans les deux Allemagnes divergent. Des mesures natalistes sont prises en Allemagne de l'Est avec un effet visible sur la fécondité, essentiellement dû à un calendrier de naissances plus précoce. Pendant ce temps, l'Allemagne de l'Ouest entre dans la « seconde transition démographique » : des unions et des naissances plus tardives, une fécondité sous le seuil de remplacement. Le régime démographique de l'ancienne RFA persiste pour sa part jusqu'à nos jours.

A la chute du mur, alors que les deux indices de fécondité étaient en train de se rapprocher la fécondité est-allemande s'effondre soudainement et rejoint le niveau historique de 0,8 enfant par femme en 1994. L'explication habituelle, outre les incertitudes politiques et les aléas économiques, est le démantèlement des systèmes de prestations familiales et d'accueil de la petite enfance.

À partir de 1995, la convergence des taux de fécondité entre l'Est et l'Ouest s'observe à nouveau. Il n'y a désormais plus aucune différence entre les anciens et les nouveaux Länder. Une cause du rapprochement est l'alignement du profil de la fécondité par âge (figure 2) des Allemandes de l'Est par rapport aux Allemandes de l'Ouest. La fécondité était particulièrement précoce à l'Est avant la chute du mur ; elle est désormais aussi tardive qu'à l'Ouest.

 

Fécondité graphique



Une évolution commune pour la mortalité

Tableau espérance de vie


Les évolutions de la mortalité sont infiniment moins différenciées. Au début des années 1950, les espérances de vie à la naissance des deux Allemagnes étaient déjà tout à fait comparables, pour les hommes comme pour les femmes. Il en était de même des espérances de vie à 60 ans. A la vieille de la chute du mur, les espérances de vie à la naissance étaient significativement plus élevées à l'Ouest qu'à l'Est : 2,5 ans pour les hommes et 2,6 ans pour les femmes. En 2006-2008, les niveaux de mortalité sont nettement plus proches : écart de 1,3 an pour les hommes et de 0,3 an pour les femmes (tableau 1). Les écarts entre durées de vie masculines et féminines, qui étaient de 6,3 ans en RFA et 6,2 en RDA en 1989, se sont un peu plus réduits dans les anciens Länder que dans les nouveaux (respectivement 5,1 ans et 6,1 ans en 2006-2008).

Peu d’immigration à l’Est…


La chute du mur déclenche une importante migration de l'Est vers l'Ouest, qui s'explique par les disparités de niveau de vie et de salaires. Le chômage est aussi une variable explicative des flux migratoires entre Est et Ouest. Il existe également des mouvements migratoires de l'Ouest vers l'Est, liés à la restructuration économique de l'ancienne RDA et aux opportunités nouvelles créées pour le personnel très qualifié par exemple, mais les nouveaux Länder restent déficitaires dans leurs échanges avec les anciens. En 2008, 136 500 personnes ont quitté les nouveaux Länder pour les anciens, contre 85 000 mouvements dans l'autre sens.

Les migrations internationales vers la RFA ont été beaucoup plus importantes que vers la RDA, où le pourcentage d'étrangers restait peu élevé, s'agissant de mouvements en provenance des pays socialistes (Vietnam, Cuba, etc.). Aujourd'hui, les migrants viennent essentiellement de Pologne, de Roumanie, de Turquie, de Hongrie et de Bulgarie. Les trois principaux Länder de destination sont la Rhénanie du Nord-Westphalie, le Bade Wurtemberg et la Bavière, trois Länder de l'ancienne RFA, aujourd'hui de loin les plus peuplés d'Allemagne. Si l'on rapporte le nombre de nouveaux migrants aux effectifs de population des lieux de destination -mesure relative de l'immigration- c'est alors Hambourg et Berlin qui apparaissent comme les zones les plus attractives.

Une décroissance qui se généralise


À l'échelle de l'Allemagne entière, le taux de natalité a diminué de moitié en une cinquantaine d'années, passant de 16,3 pour 1 000 en 1950 à 8,2 en 2006. En dépit de quelques fluctuations, le taux de mortalité est, en 2006, très voisin de celui de 1950 (10 pour 1 000 contre 10,9 pour 1 000). Alors que la mortalité est pratiquement la même qu'il y a plus de cinquante ans, la baisse marquée de la natalité a pour conséquence le passage d'une croissance de la population allemande, à un rythme certes modéré, de 0,5 %, à une décroissance à un rythme de l'ordre de 0,2 %.
Par rapport à cette situation moyenne, qu'advient-il dans les Länder de l'Ouest et de l'Est ?
Partout la population diminue, mais la situation varie d'un Land à l'autre, sans que l'on puisse opposer ceux de l'ancienne RFA à ceux de l'ancienne RDA : le taux de décroissance le plus élevé en valeur absolue est observé en Saxe-Anhalt (- 0,5 %), à l'Est du pays, mais ensuite vient la Sarre (- 0,48 %), située à l'Ouest, devant la Thuringe (- 0,4 %), située à l'Est... Les données de 2008 et 2009 montrent cependant une décroissance un peu plus rapide dans les nouveaux Länder (sans « Berlin-Est ») que dans les anciens (sans « Berlin-Ouest ») : - 0,9 % contre - 0,2 %. À Berlin, la croissance entre 2008 et 2009 a été positive mais faible (taux de 0,3 %) mais la situation de cette ville, redevenue capitale de l'Allemagne, est très particulière.

 

La chute du mur démographique

Au vu des évolutions démographiques - mais c'est évidemment une dimension parmi de nombreuses autres-l'Allemagne semble bien réunifiée. Il n'y a plus de mur démographique entre les deux parties. Les perspectives démographiques établies aujourd'hui à l'horizon 2050 ne distinguent d'ailleurs pas les nouveaux Länder des anciens. Elles retiennent trois scénarios de fécondité (1,2 enfant par femme, 1,4 ou 1,6) conduisant à une diminution importante de la population allemande au cours des prochaines décennies. Selon le scénario moyen, l'effectif de la population allemande en 2050 serait proche de celui, en 1950, des populations de RDA et de RFA réunies (69 millions contre 82 millions aujourd'hui).
Jacques Véron et François Héran 
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Mise à jour : 10 décembre 2013