Les centenaires en France : une prévision difficile

Le 28 novembre 2008, Claude Lévi-Strauss a célébré son centième anniversaire. La France a fêté l'événement comme il se doit. Rares sont les grands intellectuels parvenus à cet âge. L'exemple le plus connu est celui de Fontenelle, autre « immortel » (il appartenait à trois Académies), grand vulgarisateur des sciences, qui vécut de 1657 à 1757, preuve qu'on pouvait déjà être centenaire il y a 250 ans, même si la probabilité d'arriver à cet âge était infiniment plus faible qu'aujourd'hui.


En 2008, la France métropolitaine compte un peu plus de 20 000 centenaires. Passer le cap des cent ans n'est donc plus un phénomène rare, surtout pour les femmes, largement majoritaires à cet âge (près de six femmes pour un homme). Avant la seconde guerre mondiale, les centenaires ne se comptaient que par dizaines et c'est tout juste s'il y en avait 200 en 1950, cent fois moins qu'aujourd'hui (Labat et Dekneudt, 1989). Depuis, leur nombre a explosé : 450 en 1960, 900 en 1970, 1600 en 1980, 3700 en 1990... (tableau 1), plus qu'un doublement tous les dix ans !
Mais les centenaires restent pour la plupart de « jeunes » centenaires : plus de 80 % ont moins de 105 ans et 30 % n'ont pas encore fêté leur 101e anniversaire.

Centenaires en France
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Faut-il en conclure que la longévité humaine augmente ?

Pas nécessairement. Il se pourrait que la limite maximale de la vie humaine reste en fait inchangée (sans qu'elle soit connue) et que l'augmentation du nombre de centenaires soit simplement la conséquence mécanique de la hausse de l'espérance de vie liée au progrès sanitaire. Plus le nombre de personnes vivant jusqu'à 90 ans est élevé, plus il y a de chances qu'une partie de la population atteigne 100 ans. La montée spectaculaire de l'espérance de vie au XXe siècle reposait avant tout sur la baisse de la mortalité des enfants et des jeunes adultes. Ce n'est que dans la seconde moité du siècle et surtout à partir des années 1970, avec le succès de la lutte contre les maladies cardio-vasculaires, que la mortalité des personnes âgées a commencé à reculer, accélérant le vieillissement de la population et augmentant plus que jamais les chances d'atteindre 100 ans (Vallin et Meslé, 2001). Ainsi, dans l'hypothèse d'une poursuite régulière de la baisse de la mortalité, 11 % des enfants nés en 2000 pourraient devenir centenaires (16 % des filles et 4 % des garçons). Dans ce formidable changement, on le sait, les progrès ont été plus rapides pour les femmes que pour les hommes et cela explique le déséquilibre de population en faveur des premières.

Que peut-on entrevoir pour l’avenir ?

Nul doute que la progression du nombre des centenaires ne se poursuive. Mais en prévoir précisément l'évolution, même à moyen terme, est une gageure (figure 1). À preuve, la projection faite par l'Insee en 2006 ne prévoyait pour 2008 que 14 000 centenaires (Robert-Bobée, 2006), alors que les dernières estimations issues du recensement se situent déjà aux alentours de 20 000 pour la même année. Deux choses cependant sont à peu près sûres. D'une part, la progression du nombre de centenaires en France va se ralentir dans les années 2015-2020, voire céder la place à un recul, en raison de l'arrivée à cet âge des classes creuses de la guerre 1914-1918 (figure 1). Mais, d'autre part, la reprise et la poursuite de l'expansion vont beaucoup dépendre du rythme de la baisse de la mortalité aux très grands âges. Dans sa projection de 2006, l'Insee prévoyait ainsi une très large fourchette de possibilités pour l'année 2050, allant de 15 000 centenaires à 330 000 ! Le minimum résultait d'une hypothèse d'évolution de la mortalité aboutissant à une espérance de vie à la naissance inférieure de 2,5 ans au scénario central, moyennant une hausse de la mortalité concentrée aux grands âges, conformément au pessimisme de certains auteurs. Le nombre maximum traduit au contraire une hypothèse de baisse rapide de la mortalité aux grands âges (2,5 ans d'espérance de vie en plus).

Nombre de centenaires depuis 1950

Y a-t-il une limite biologique à la vie humaine ?

Le rythme à venir de la baisse de la mortalité aux grands âges dépendra lui-même de plus en plus d'une inconnue majeure : y a-t-il réellement une limite biologique à la vie humaine ? La question est aujourd'hui très controversée. Toutes les tentatives de déterminer un âge limite ont été démenties par les faits. Le dernier désaveu nous a été donné par Jeanne Calment, qui a pu vivre jusqu'à plus de 122 ans à une époque où l'on tenait 120 ans pour la limite extrême. Au point que tout le monde s'accorde aujourd'hui à dire que s'il existe une limite, elle demeure inconnue. Quoi qu'il en soit, une limite aux alentours de 120 ans laisserait encore une grande marge de progression au nombre de centenaires, mais cette progression pourrait s'accélérer et, surtout, perdurer, si de nouvelles révolutions sanitaires devaient sans cesse repousser la limite.
Nous retrouvons ici le dilemme admirablement posé par Condorcet dès 1793 à propos de la durée de la vie humaine : non seulement « nous ignorons quel est le terme qu'elle ne doit jamais passer », mais « nous ignorons même si les lois générales de la nature en ont déterminé un au-delà duquel elle ne puisse s'étendre » (Condorcet, 2004, p. 458).

Contacts : France Meslé et Jacques Vallin

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Mise à jour : 04 mars 2014