Véronique Hertrich, directrice de recherche

au sein de l’unité Démographie, genre et sociétés, coresponsable du projet phare « Conjugalités, parentalités et genre. Contours et détours ».

© Ined

Quel parcours vous a mené à l’Ined ?

Dès mon entrée en fac, j’ai compris que la démographie serait une bonne solution pour concilier la rigueur scientifique, le « garde-fou » des chiffres, et les questions de société qui m’intéressaient. Après un premier cycle en sociologie et ethnologie à Strasbourg, j’ai donc poursuivi mes études à l’Idup, l’Institut de démographie de l’université Paris I. Un Master Pro (alors nommé DESS) devait me conduire sur le marché du travail. Mais mon stage de fin d’études a changé la donne. Opportunité inespérée, je suis partie deux mois dans un village du Mali, étudié par des chercheurs de l’Ined. J’en suis revenue déterminée à en faire plus, j’ai obtenu une allocation de doctorat et mis en place des enquêtes approfondies dans une poignée de villages. Mon projet : approcher les dynamiques démographiques mais aussi les changements familiaux dans une population que les indicateurs classiques classent, trop vite à mon avis, parmi les plus traditionnelles. D’abord accueillie comme doctorante, j’ai été recrutée à l’Ined comme chargée de recherche. J’y suis toujours, désormais comme directrice de recherche, après quelques échappées temporaires, notamment au Ceped (Paris) et à l’Université de Montréal.

Quelle est votre activité au sein de l’institut ?

Je travaille principalement sur l’Afrique subsaharienne, sur les dynamiques familiales, le mariage, le genre. J’utilise de larges bases de données, enquêtes et recensements, pour des travaux comparatifs, par exemple retracer l’augmentation, généralisée, de l’âge au mariage, sur l’ensemble des pays africains depuis les années 1950.
Mais je reste aussi une adepte de l’enquête à petite échelle, qui permet de « zoomer » sur une population particulière, de prendre en compte les logiques sociales, les dynamiques émergentes et d’observer ce qui reste à l’ombre du champ des grandes enquêtes… Je continue ainsi à travailler, depuis 25 ans maintenant, sur les villages bwa où j’ai mené ma thèse. J’y retourne tous les cinq ans pour piloter la collecte de nouvelles données, avec un nouveau recensement, un renouvellement des enquêtes, des campagnes d’entretiens...
Vu de loin, les évolutions du continent africain se passent dans les villes et rien ne semble bouger dans les zones rurales sahéliennes. Mais une observation détaillée sur le temps long apporte parfois une autre perspective. Ainsi, avec ma collègue Marie Lesclingand, nous avons pu analyser la montée en puissance des migrations des jeunes filles, qui partent travailler en ville comme aide domestique avant leur mariage. Le phénomène, répandu en Afrique de l’Ouest, a des retombées considérables au village, avec des mariages plus tardifs, moins souvent arrangés, et une certaine capacité, revendiquée par les femmes, à renégocier leur place dans l’espace familial et conjugal. L’expérience migratoire est vraiment perçue comme une source d’apprentissage et d’émancipation. Le projet offre ainsi un regard différent sur ces jeunes migrantes, trop souvent abordées sous l’angle de la vulnérabilité seulement. Actuellement l’un de nos principaux axes de recherche porte sur l’environnement familial des enfants. En Afrique subsaharienne, les enfants ne vivent pas toujours et pas seulement avec leurs parents biologiques, d’autres adultes interviennent dans leur prise en charge. Dans quelle mesure, cet encadrement familial variable joue-t-il sur le devenir de l’enfant : ses chances de survie, de scolarisation, d’enregistrement à l’état civil ? Voilà par exemple des questions qui nous mobilisent.
Bien sûr, nous avons des partenariats avec nos collègues maliens, notamment l’institut de la statistique. Nous partageons aussi nos résultats avec les villageois, en mettant en place des montages audiovisuels en langue locale.
Comme pour la plupart de mes collègues, la recherche n’est qu’une partie de mon activité. Enseignement, organisation de journées scientifiques, implication dans des réseaux internationaux, mise en œuvre de structures collectives, activités éditoriales, développement de partenariats font partie du « package » du chercheur. Ainsi j’ai été la coordinatrice du Congrès international de la population, organisé en 2005 à Tours : un défi et une sacrée aventure, pour accueillir pendant une semaine 2 000 chercheurs du monde entier pour débattre des enjeux démographiques mondiaux ! Plus récemment j’ai créé en 2009 à l’Ined le pôle méthodologique Pôle Suds, pour fédérer les recherches et stimuler les échanges sur les pays du Sud.

 

Quelle est pour vous la particularité de l’Ined ?

Le point fort de l’Ined, c’est d’être resté un institut à taille humaine : tout le monde est présent, investi et accessible, ce qui génère une culture et une dynamique collective très fortes. Il règne aussi un grand esprit d’ouverture, en particulier avec la politique d’accueil des jeunes chercheur-e-s, des doctorant-e-s, des scientifiques étrangers.