Obésité : et si ce n’était pas qu’une question de calories ?
L’obésité est associée à une alimentation trop riche et à la sédentarité. Étudiée via la médecine ou l’épidémiologie, elle fait rarement l’objet de recherches démographiques. Pourtant, d’autres facteurs méritent d’être étudiés (fécondité, vie de couples, génétique des populations, environnement…).
L’obésité a augmenté de manière abrupte dans les dernières décennies. Cette augmentation a été plus rapide dans les pays à moyen et bas revenu et, dans les pays riches, au sein des classes sociales les plus pauvres. La principale cause est la diffusion généralisée des environnements obésogènes, c’est-à-dire favorisant l’obésité, qui, depuis l’échelle globale jusqu’à l’échelle individuelle, encouragent une alimentation plus calorique et une moindre dépense de ces calories, entre autres. Si l’épidémiologie et la médecine se sont penchées sur les causes de l’obésité (plutôt de manière individuelle, utilisant des cohortes ad hoc), rares sont les études démographiques qui considèrent l’évolution de l’obésité dans la population. Pourtant, il s’agit bien d’une question de population, dans laquelle des processus démographiques et sociaux jouent un rôle majeur. De ce fait, ces processus – qu’on peut qualifier de secondaires – ont largement échappé à l’étude.
Les processus démographiques et sociaux à l’œuvre
Le premier de ces processus est la transmission intergénérationnelle de l’obésité, qui est, d’une part, génétique (transmission des gènes qui affectent la propension à l’obésité), et d’autre part, culturelle (transmission des comportements et déterminants sociaux qui facilitent l’obésité). Deuxièmement, l’homogamie – ou le fait que les individus ont tendance à se mettre en couple avec des individus qui leur ressemblent – peut renforcer la transmission de l’obésité. Cette homogamie concernant l’obésité est principalement indirecte : elle résulte du fait que l’obésité n’est pas équitablement distribuée dans les différentes classes sociales qui définissent le groupe des partenaires possibles. Le troisième processus est la fécondité différentielle : dans les pays riches, les classes sociales où l’obésité est plus prévalente sont aussi celles où la fécondité est plus importante, le cas étant inversé dans les pays à bas revenu. Finalement, on doit considérer les interactions entre gènes et environnement, ou le fait que les mêmes gènes n’agissent pas de la même manière dans deux environnements sociaux différents. Ainsi, des influences externes peuvent modifier la manière dont les gènes s’expriment, ce processus étant plus probable dans des populations soumises à un changement abrupt entre les environnements passés et présents (comme c’est le cas de certains immigrés, ou des pays avec des transitions alimentaires très rapides).
L’effet de ces processus sur la prévalence d’obésité
Dans deux articles récents (1), nous étudions l’effet de ces quatre processus sur la prévalence d’obésité dans une population, considérant – dans un premier temps – une transmission intergénérationnelle qui serait uniquement génétique. En nous appuyant sur des modèles théoriques, nous tirons quatre conclusions principales. D’abord, la fécondité différentielle est le processus qui peut avoir le plus d’importance. Deuxièmement, l’homogamie n’a pas un effet direct en soi sur la prévalence d’obésité, mais elle peut augmenter les effets de la fécondité différentielle. Cette neutralité de l’homogamie est contraire aux résultats d’autres études, à cause de d’une troisième conclusion : la manière de représenter les gènes est cruciale. L’obésité est en réalité un trait largement polygénique (des centaines de gènes y contribuent) et nous la considérons ainsi. Pourtant, elle est souvent représentée d’une manière bien plus simple, monogénique, où un seul gène serait responsable (très peu de traits humains sont monogéniques : c’est le cas, par exemple, de la mucoviscidose ou du daltonisme). Enfin, nous montrons que les interactions entre gènes et environnement ont des effets non-négligeables. Dans deux autres articles en cours de rédaction, nous complexifions nos modèles pour inclure des classes sociales et une transmission culturelle.
Ainsi, nous tentons surtout de ramener l’attention sur l’obésité en tant que question démographique, et non seulement médicale ou épidémiologique. Certes, il s’agit d’un problème complexe, où des éléments d’ordre biologique, génétique, psychologique, social et même économique interviennent, mais ces éléments devraient être intégrés dans un cadre démographique qui n’a pas été pris en compte par les chercheurs jusqu’à maintenant.
Notes
(1) Aldea, N., García-Aguirre, A., Beltrán-Sánchez, H., Daza, S., & Palloni, A. (2025). Generalized Stable Population and Agent-Based Models of phenotypic transmission in human populations, with an application to body size. Human Heredity, 1–26. https://doi.org/10.1159/000549053 ; Aldea, N., García-Aguirre, A., Beltrán-Sánchez, H., Daza, S., & Palloni, A. (2025). Genes, mating and fertility as determinants of global obesity trends. Mathematical Population Studies, 1–13. https://doi.org/10.1080/08898480.2025.2597019
