Trajectoire d’exil dans un contexte autoritaire

Cet axe s’intéresse aux relations sociales qui sont préservées, s’établissent, se modifient lorsque les trajectoires de mobilités sont la conséquence de déportations ou de déplacements forcés. Les mobilités sous contrainte résultent de politiques répressives mises en œuvre par des États ou sont la conséquence de conditions qui prévalent dans les territoires de départ : crises économiques, sociales, situations de guerre et de conflits, etc. Plutôt que de mener des recherches sur les politiques elles-mêmes, les modes de décisions et leur mise en œuvre, il s’agit de se centrer sur les populations, elles-mêmes, qui durant ces mobilités sont conduites à s’insérer dans des territoires peu ou mal connus et à reconfigurer, tant bien que mal, leurs réseaux relationnels, dans des conditions le plus souvent très difficiles.
Il s’agit donc d’établir une relation entre une approche politique du déplacement et de son usage économique, politique, social et les parcours d’intégration ou d’exclusion des individus, familles et groupes qui les subissent. Il s’agit aussi d’analyser les circulations d’informations qui permettent aux déplacés de s’approprier une partie de leur territoire d’exil, d’établir des relations d’échanges et d’interconnaissances avec les populations présentes, tout en préservant des liens avec leur territoire d’origine. L’objet de ces recherches est aussi d’appréhender ces questions dans une temporalité qui ne s’arrête pas à la période d’exil mais considère la trajectoire comme un tout en lui donnant une profondeur temporelle qui dépasse l’individu lui-même pour s’intéresser aux diverses générations qui se succèdent une fois la situation d’exil terminée.
Cet axe a une dimension historienne importante, tant parce qu’il traite de processus qui se sont développés dans le passé, que parce qu’il insère les processus contemporains dans une histoire longue des politiques de déplacement ainsi que dans des histoires familiales qui dépassent la génération.
Cet axe a aussi une dimension transnationale. Ceci tient bien entendu à la nature même des trajectoires d’exil, qui, souvent, conduisent les personnes et leurs descendants à traverser les frontières tout en restant attachées à leurs territoires d’origine – c’est le cas par exemple lorsqu’ils forment une diaspora. Mais cela tient aussi aux terrains étudiés, qui sont avant tout ceux de l’Europe centrale et orientale, même si des terrains coloniaux permettent de fructueuses comparaisons.
Cet axe est par ailleurs fondé sur le croisement de sources extrêmement diverses, permettant de mener des analyses qualitatives et quantitatives. Le point commun de ces sources est de porter l’attention sur l’individuel (ou le familial). Il s’agit aussi bien de dossiers policiers que d’entretiens auprès de ceux qui ont vécu ces déportations, en passant par les diverses sources administratives inscrivant l’individu dans des dossiers, des registres, mais aussi les archives personnelles et les sources iconographiques conservées par exemple dans de telles archives. Il s’agit aussi d’observations sur des terrains qui voient ont vu passer les exilés et qui permettent ainsi, à nouveau, d’aborder ces questions par l’intermédiaire d’individus, soit par leur témoignage, soit par les traces qu’ils ont pu laisser dans les archives, soit par les récits de personnes qui les ont connues, soit, enfin par les lieux qu’ils fréquentent, ou ont fréquentés. Ce dernier point est loin d’être secondaire. Il croise nécessairement les politiques de regroupement, desserrement, enfermement, mais aussi les dispositifs et lieux d’accueil multiformes que les exilés rencontrent sur leur chemin.
Cet axe affirme une volonté d’innover non seulement dans la manière de collecter des sources mais aussi dans la manière de restituer et valoriser les résultats des recherches. En effet, il s’inscrit dans un projet éditorial développé par les éditions de l’Ined à partir d’une rénovation du site Archives sonores – mémoires européennes du goulag (museum.gulagmemories.eu). Ce site est destiné à se transformer en projet éditorial « sciences ouvertes » dans lequel se mêlent articles scientifiques et présentation pédagogiques. Questionnant les lieux et les liens de l’exil, des collectes et mise en scène de sons et d’images sont élaborées pour mieux rendre compte de la diversité de leurs usages et de leurs fonctions.

1.1. Trajectoire d’exil dans un contexte autoritaire

L’Europe du 19ème et 20ème siècle est traversée par d’immenses flux de population déplacées de force par les autorités des divers États ou Empire de cet espace. L’Europe centrale et Orientale, au-delà de l’éclatement ou de recompositions d’Empires, est alors particulièrement soumise à des politiques qui déportent les populations pour réprimer ou occuper, que ce soit après la 1ère guerre mondiale, à la veille puis après la Seconde guerre mondiale, durant les guerres de décolonisation de l’après seconde guerre, lors de l’éclatement de l’URSS et du bloc des pays de l’Est. L’Europe en général est aussi marquée par de tels déplacements, les immenses mouvements de population et déportations durant la première et surtout la seconde guerre mondiale, suivis, pour ceux qui survécurent, de retours ou de départs dans un ailleurs (Gousseff, 2015). De même, la fin des Empires coloniaux sont aussi marqués par des déplacements d’ampleur considérable, en particulier forcés dans un cadre d’une lutte anti-insurrectionnelle, puis ceux qui concrétisent la fin de ces Empires.
Les politiques de déplacements forcés ou de déportations et leurs conséquences sur les flux de population sont de mieux en mieux connues (Polian, 2004 ; Viola, 2007). En revanche une histoire par le « bas », qui part des individus pour prendre les trajectoires dans leur ensemble, qui s’intéresse à leur diversité, aux modes d’insertion, aux retours et autres mobilités postérieures aux moments des déportations, est moins développée. Nous l’abordons, dans cet axe, à partir d’une démarche historienne, qui couvre tant les déplacements forcés qui font suite aux révoltes polonaises dans l’Empire russe que les déportations staliniennes (Blum, Craveri et Nivelon, 2012 ; Blum, 2019) ou les parcours des Juifs d’Europe centrale et orientale qui ont survécu à la Shoah (Blum, Koustova et Chopard, 2020). Nous nous intéressons avant tout aux trajectoires d’exil des individus et des familles qui subissent la déportation mais plus largement aux trajectoires de plusieurs générations, en nous interrogeant sur le devenir des descendants de ceux qui furent exilés.
Au cœur de cette problématique, une étude de l’insertion des individus, qu’elle soit sociale ou géographique, aux diverses étapes de leur parcours migratoire. Le projet principal inscrit dans cet axe porte sur les déportations staliniennes. Ce projet, dont une composante est déjà très avancée, traite désormais de la question des retours ((Weiner, 2006 ; Koustova, 2015), des relations sociales de proximité lors du retour (Blum et Koustova, 2018), qui mêlent conflits, solidarités, restitutions de biens et exclusion. Nous traitons aussi du territoire à travers une réflexion sur une cartographie de l’exil et des trajectoires d’exil, qui permet de mieux comprendre la relation entre géographie des lieux de relégation et usages politiques, économiques et répressifs de l’exil. Cette cartographie de l’exil et de la relégation croise plusieurs échelles d’analyse, entre la réalisation de cartes des trajectoires individuelles, la cartographie des localités d’exil mise en relation avec celle des populations résidentes et des ressources économiques.
Enfin, une dimension comparative importante domine cette partie de l’axe : sans vouloir mettre en équivalence les politiques staliniennes de déportation et d’autres (que ce soient les déportations nazies ou l’usage du déplacement forcé comme technique contre-insurrectionnelle dans les guerres coloniales), il est possible de mettre en perspective plusieurs politiques de déportation, menées dans des contextes très différents mais ayant en commun d’être mobilisées comme technique politique de lutte contre-insurrectionnelle (Kateb, Melhani et Rebah, 2018).

1.2. Trajectoire d’exil dans le monde contemporain – Entre passé et présent

Cette seconde partie de l’axe aborde l’exil à partir de ses manifestations contemporaines dans les villes d’Europe occidentale à partir de la seconde décennie du 21ème siècle. Si l’approche est résolument sociologique et ethnographique, l’ancrage dans le temps long s’impose là aussi doublement : d’une part, les trajectoires des personnes s’inscrivent dans une histoire souvent pluri générationnelle et permettent de démêler la structure (conditions de vie dans les lieux d’origine ; « âges des migrations ») de la conjoncture (évènements déclencheurs ; aléas individuels). Le terrain choisi pour l’observation des trajectoires d’exil est celui des lieux où les personnes ont accès à l’eau et à l’hygiène. Les établissements de bains-douches que l’action municipale établit dans les villes à partir de la seconde moitié du 19ème siècle offre un cadre particulièrement fécond dans la mesure où s’y manifestent à la fois les politiques publiques et leur évolution, les présences des usagers et un travail de care et d’accueil quotidien s’appuyant sur des dispositifs techniques, sociaux, humains, eux-mêmes changeants dans le temps et dans l’espace.
S’intéressant aux dispositifs permettant aux pauvres et aux migrants de conserver une place dans la ville, la recherche menée dans cette partie de l’axe met au centre la comparaison entre le « modèle » parisien et d’autres « modèles » français et étrangers (Turin et Bruxelles) des bains-douches, notamment dans la manière dont ils mettent en pratique l’accueil, l’orientation, l’inclusion. Des modèles « hybrides » émergent, conjuguant l’action publique, l’économie sociale et solidaire et le monde associatif. Les modes de « prise en charge » des exilés permettent d’interroger plus largement le rôle de ces établissements dans les dynamiques locales, car elles sont aussi opérantes à l’égard de populations non exilées, mais victimes de précarité sanitaire. Ainsi, autour de la question de l’accès à l’eau en ville, se dessine une problématique plus générale de l’accueil et du rejet, de l’intégration et de l’exclusion. Dans le cas des bains-douches, l’hypothèse centrale est que les fonctions de ces établissements se transforment au fil du temps – raison pour laquelle une approche historique est nécessaire. Elles ne se limitent pas à l’hygiène des pauvres et à la santé publique dans une optique prophylactique. Dans ces espaces la violence sociale du stigmate (ne pas avoir chez soi de quoi se laver ; ne pas avoir de chez soi) est atténuée par des modalités de régulation marquées par la tolérance et l’inconditionnalité de l’accueil. Parce qu’il se soucie des besoins primaires et qu’il est innovant socialement, architecturalement et culturellement, ce service public est original mais aussi particulièrement vulnérable du fait de la recomposition du champ de l’action publique.

1.3. Lieux et liens dans l’exil

Au cours des trajectoires d’exil, les liens se reconfigurent dans des temporalités et des espaces qui sont eux-mêmes plus ou moins contraints. Dans les témoignages et plus généralement dans les récits, les lieux forment des repères essentiels. Mieux, ils constituent une entrée qui permet de saisir les configurations et la consistance des liens : ce qui perdure, ce qui se perd, ce qui se transforme au cours de l’exil. Cette hypothèse de « lieux traceurs » n’est pas en soi originale, mais appliquée à notre objet, elle permet un croisement fécond entre les réaffectations des espaces au fil du temps (baraquements, camps, casernes, hôpitaux, centres d’accueil pour demandeurs d’asile, écoles, bains-douches, etc.) et les liens qui s’y nouent et dénouent. Nous faisons l’hypothèse que les récits feront apparaitre une chaine de lieux-ressources, autour des lieux habités notamment, activant l’évocation de liens passés ou présents.
Concernant les déportations staliniennes et retours, la recherche poursuit une investigation des lieux qui parcourent non seulement les récits de ceux qui furent ainsi déportés mais la mémoire de ces répressions, ou au contraire, son effacement mis en œuvre par la destruction de ces lieux ou la disparition de leurs fonctions. S’y ajoute l’usage, pour constituer une mémoire nationale, du déplacement des traces de ces répressions, que l’on retrouve dans les expéditions menées sur ces lieux par les Lituaniens, destinées au rapatriement des restes des victimes vers la Lituanie. Ici la recherche recoupe un questionnement plus général sur l’usage de ces lieux comme mémoire des répressions ou, au contraire, comme effacement du même récit. Ces travaux s’accompagnent d’une recherche des représentations cartographiques permettant de comprendre et illustrer ces questions.
Concernant le volet Bains-douches, la recherche s’appuie sur le recueil de récits de vie d’exilés et plus généralement de migrants fréquentant les établissements, en variant les sites. Dans cette phase de la recherche, une double approche est visée : d’abord par un focus sur une région concernée de tous temps par l’arrivée de migrants (région Auvergne-Rhône Alpes) ; ensuite sur l’étude comparée de deux cas choisis dans des capitales politiques ou économiques à l’étranger (Bruxelles en Belgique ; Turin en Italie). Se décentrant du lieu bain-douche lui-même, les récits devraient révéler les lieux et les liens qui structurent les trajectoires, comme autant d’appuis dans l’avancée des parcours. Cette recherche est donc à la fois internationale et interdisciplinaire, puisqu’elle touche à l’architecture, la géographie, la sociologie et l’anthropologie).