Penser les parcours au prisme d’échelles temporelles et territoriales multiples

L’objectif de cet axe est à la fois thématique et méthodologique. Il envisage les parcours de mobilité à différentes échelles sociales (de l’individu au groupe), spatiales (d’une échelle locale, à une échelle nationale, voire transnationale) et temporelles (d’une approche biographique à une perspective transgénérationnelle). En miroir d’une des problématiques de l’axe 1, il analyse comment les parcours de mobilité produisent des configurations spatiales qui peuvent fonctionner comme productrices ou révélatrices du changement social. Plus largement, il s’intéresse au lien entre les parcours individuels de mobilité et les dynamiques territoriales qui en résultent, à différentes échelles géographiques.

2.1. Modélisation des trajectoires individuelles

Collecter, représenter, mesurer, comparer, les parcours individuels constituent autant de défis à relever. Toutes les étapes de production des parcours individuels, de leur recueil à leur analyse, en passant par leur représentativité, constitue des points sensibles de toutes les enquêtes comportant une dimension biographique. L’Ined a développé depuis de nombreuses années des enquêtes biographiques (3B, Biographie et entourage) ou comportant une dimension biographique (Histoire de Vie, ETST) à partir desquelles tout un ensemble de méthodes, parfois empruntés à d’autre domaines de recherche, ont été successivement développés pour analyser les parcours individuels. Ainsi, l’analyse séquentielle des trajectoires (Robette et al., 2015), le traitement du flou dans les parcours (Delaunay et Lelièvre, 2006 ; Bry, 2006), l’analyse des réseaux qui envisage les parcours comme une configuration de lieux et de liens (Cristofoli, Guérin-Pace), constituent autant de voies explorées et à poursuivre pour parvenir à passer d’une collection d’histoires individuelles à des structures collectives. Par ailleurs, la prise en compte des liens entre les individus (familiaux, professionnels, etc.) et des rapports que ceux-ci entretiennent avec leur environnement (social, institutionnel, etc.) vient enrichir la compréhension des logiques d’enchaînement des étapes (familiale, professionnelle, migratoire).
A cette configuration familiale s’ajoute une dimension plus subjective qui est le regard porté par les individus sur leur propre parcours. Plusieurs sources de données (Biographies et entourage, Histoire de Vie, ETST) permettent de confronter, selon des perspectives variées, les informations factuelles de la trajectoire à des données de perception. Le recueil de la perception que les enquêtés ont de leur trajectoire du point de vue de leur bien-être, de leur aisance financière, des éléments marquants de leur parcours ouvre un vaste champ qui reste largement inexploré, qu’il s’agisse de confronter ces déclarations aux faits, de les inclure dans l’analyse des stratégies professionnelles, résidentielles ou familiales ou encore de les évaluer comme telles. L’analyse des trajectoires perçues et de leurs déterminants, des seuils et tournants biographiques (Lelièvre et Robette, 2015) se poursuit selon différents axes et avec des méthodologies variées (analyse textuelle) (Baril, Guérin-Pace, 2016). Par ailleurs, la perception des événements historiques ou collectifs au regard des évènements personnels constitue une piste de recherche. On analyse ainsi, par exemple, les perceptions différenciées de la révolution tunisienne au moyen des données de l’enquête ETST de 2017 (Guérin-Pace, Kassar, à paraître).

2.2. Des parcours individuels aux configurations familiales

Dans une double filiation des travaux menés sur la famille et l’entourage ainsi que sur le territoire et les mobilités, à partir de diverses sources, notamment l’enquête Biographies et entourage de l’Ined (2001), l’enquête Famille et logements de l’Insee (2011), mais aussi des enquêtes GGS, Share ou encore Feti’i e fenua (2019), cette entrée vise à comprendre les rapports entre famille et espace. Il mobilise des concepts tels que la famille à distance (Imbert, Lelièvre, Lessault (Eds.), 2018), l’espace résidentiel défini comme l’ensemble des lieux incluant, outre la résidence principale, les autres résidences temporaires ainsi que celles des parents et des proches mais également l’espace de vie (Robette, 2009).
Toutes ces approches visent à mieux rendre compte des formes multiples de localisation de l’individu dans l’espace et de ses déplacements. C’est à partir de ce territoire balisé par les logements appartenant aux différents membres de la parenté qui permet à son tour d’analyser le groupe de personnes ainsi reliées, que les mobilités des différents membres de la famille sont appréhendées. En effet, dans un contexte où les liens familiaux ne sont pas déterminés simplement par la position des individus dans la généalogie mais où ils sont électifs et contraints par les choix professionnels, les marchés du logement etc., la manière dont la famille aménage ses territoires en se concentrant en un lieu ou, au contraire, de manière dispersée devient l’un des révélateurs majeurs du fonctionnement des liens familiaux.
Le concept d’entourage qui a montré son opérationnalité pour comprendre la complexité et la diversité des liens familiaux actuels vise à élargir le groupe de référence de l’individu en tenant compte des parents, enfants non corésidents, conjoints et fratrie ainsi que de toutes les personnes avec lesquelles l’individu a corésidé à un moment de sa vie (Lelièvre et al., 1997). Ce concept fait intervenir trois dimensions : les liens familiaux, le temps et l’espace. Les échanges familiaux construisent une appartenance commune empreinte de réciprocité et de normes d’obligation. L’ensemble des échanges qu’ils induisent s’inscrivent dans la durée et dans un territoire qui évolue. C’est en jouant dans la durée sur l’espace, les distances et les proximités que les individus façonnent ainsi leur entourage. En cela l’axe explore les comportements intergénérationnels et les territoires qui leurs sont liés, les replace dans le temps et les compare non-seulement d’une époque à l’autre mais dans des contextes internationaux variés.
Plusieurs enquêtes déjà réalisées sont mises à contribution pour approfondir ces questions. Dans l’enquête Biographies et entourage, des informations dynamiques concernant l'entourage des personnes ont été collectées pour décrire et évaluer les interactions inter-individuelles qui s’exercent entre les membres de cet entourage tout au long de la vie. On dispose donc d'une description du réseau des enquêtés au long de leur trajectoire. On peut donc reconstituer l'évolution de celui-ci, son implantation, et identifier les mécanismes de fonctionnement de ce groupe. Les différents types de fonctionnement familiaux ont été décrits et détaillés avec les données de l’enquête Biographies et entourage, en particulier les travaux sur les relations intergénérationnelles et les trajectoires professionnelles de lignées (Robette et Lelièvre, 2009 ; Rémillon et Lelièvre, 2018).
L’étude des différentes formes de l’entourage, et en particulier celle des univers éducatifs et parentaux (Lelièvre, et al., 2008), dans l’enquête Feti’i e fenua (2019) ont apporté des éléments nouveaux sur la parenté élective, le confiage des enfants et les modes de recomposition des familles (fa’a’amura’a).
L’enquête Famille et Logements (Insee, 2011) offre l’opportunité de revisiter les configurations familiales et leurs effets sur les comportements des individus. Dans le cadre de l’exploitation de la première enquête Famille en Polynésie française (Feti’i e fenua) il sera de nouveau possible de détailler les formes d’implantation familiale résultante des mobilités et des contraintes selon différentes interrogations. L’éloignement de certains membres de la famille renforce-t-il les relations de proximité assignant certains rôles à certains groupes d’individus et influençant la répartition des tâches entre les membres de la fratrie/sororie ? Le choix de rester à proximité de ses proches est-il motivé ou non par un échange de services ? Comment les rôles de chaque individu sont-ils assignés en fonction du genre, des caractéristiques sociales et de leur propre place dans la famille?
Cette approche en termes de répartition des rôles permettra également de lier la « configuration familiale étendue » au comportement des individus âgés souvent dépendants des interactions avec leur entourage. Dans un contexte où la mobilité ne semble pas ralentir, cette comparaison entre configuration familiale et « configuration familiale étendue » amène à repenser les estimations réalisées jusqu’à présent. La mobilité résidentielle des membres de la famille affecte-t-elle les estimations en termes d’hébergement spécialisé ou les besoins en termes d’hébergement multigénérationnel ? Plus largement, qu’en est-il de la disponibilité des aidants familiaux potentiels pour les parents âgés ? Notre travail permettra d’étudier la redistribution des rôles de chacun dans ces « configurations familiales étendues » et les comportements en termes de choix résidentiels — c'est-à-dire le type d’hébergement choisi — et d’organisation des solidarités familiales en tenant compte des caractéristiques socio-démographiques.

2.3. Des parcours individuels aux dynamiques territoriales

Dans un troisième temps, cet axe s’intéresse à l’articulation entre les mobilités géographiques des individus et les dynamiques territoriales qui en résultent. Les mobilités à l’échelle individuelle ont des conséquences sur la composition sociale et démographique des territoires. La mobilité des individus constitue en effet un des ressorts les plus puissants des dynamiques contemporaines de filtrages sociaux et spatiaux telles que la ségrégation socio-spatiale, la gentrification, et plus largement les inégalités territoriales qui en résultent. L’inscription spatiale des parcours individuels n’est pas une simple somme de logiques individuelles. En retour, les caractéristiques physiques et sociales des territoires et leurs évolutions influent sur les mobilités des individus. En ce sens, l’analyse des mobilités géographiques apparaît comme un analyseur pertinent des recompositions contemporaines des territoires.
Par ailleurs, parce que la mobilité spatiale relève d’échelles temporelles multiples – quotidienne ou résidentielle, ponctuelle ou à l’échelle d’une vie humaine et de la succession des générations -, elle permet d’interroger les temporalités des recompositions territoriales. Si ces différentes échelles de mobilité sont interconnectées au niveau individuel , elles interagissent également ensemble avec les recompositions des territoires. On comprend bien comment la transformation de l’offre de logements ou le développement d’un réseau de transport peut impacter, réciproquement, les mobilités résidentielles et les mobilités quotidiennes. Penser ces deux formes de mobilité comme un système permet de mieux comprendre comment les individus et les groupes sociaux sont amenés à adapter leurs pratiques résidentielles et quotidiennes pour faire face à ces transformations et ainsi contribuer en retour aux recompositions territoriales. Mexico est, comme la plupart des métropoles latino-américaines, marquée par un schéma de peuplement où la mobilité intra-urbaine est le principal moteur de la réécriture de la division sociale de l’espace. En partant de l’analyse des mobilités résidentielles et quotidiennes, à l’échelle de la ville. L’objectif est de questionner la variété des expériences des habitants et des contextes dans lesquels ils vivent du point de vue des mobilités. Ainsi pris dans un faisceau de dynamiques appréhensibles à plusieurs échelles spatiales (individu, ménage, entourage, quartier, métropole et au-delà) et temporelles (quotidien, activités, réseaux social et familial et cycle de vie), en quoi les mobilités permettent-elles la caractérisation des territoires et façonnent-elles l’organisation de la division sociale de l’espace ? Comment les mobilités révèlent-elles les changements en cours dans l’espace urbain en termes d’accès à la ville ? Comment se structurent les différentes strates et comment s’articulent les différentes échelles de pouvoir mises en tension par ces mobilités ?
Si l’analyse des mobilités résidentielles permet d’observer les processus de ségrégation spatiale sur des temporalités relativement longues de transformations sociales des espaces résidentiels, les mobilités quotidiennes jouent également dans ces processus. Elles contribuent alors aux recompositions sociales des territoires sur des temporalités courtes, quotidiennes, voire horaires. Ainsi, des quartiers de résidence aisés peuvent être socialement mixtes en journée du fait de l’arrivée de populations venus y pratiquer leurs activités et vice-versa, tandis que d’autres se constituent en enclaves que ce soit sur les plans résidentiels ou quotidiens. Les temporalités quotidiennes de la ségrégation spatiale sont néanmoins encore peu étudiées dans la littérature. Au-delà de Paris et sa région (ref), ces problématiques seront étudiées dans différentes métropoles latino-américaines, pour lesquelles les questions de ségrégation sont particulièrement marquées tant dans les configurations urbaines que dans les représentations individuelles des habitants.
A une autre échelle temporelle, l’analyse des parcours migratoires, dans leur ensemble, permettre de décrire et de comprendre les recompositions des territoires sur des temps plus longs. Sous cet angle, la transformation démographique et sociale des territoires peut être analysée comme différentes phases de peuplement résidentiel dans des logiques relatives aux histoires de vie des individus et de succession des générations. Ainsi, l’exploitation de l’Enquête Démographique Rétrospective mexicaine de 2017, qui collecte plus de 20 000 parcours individuels, représentatifs de la population vivant sur le territoire mexicain, apporte des éléments de compréhension des dynamiques migratoires qui s’enchainent sur le territoire mexicain depuis plusieurs décennies (Guérin-Pace, Sebille, Demoraès, à paraître).
Cette entrée par les parcours apparaît aussi particulièrement pertinente dans l’analyse des recompositions urbaines des grandes villes d’Amérique latine, dont la rapidité et l’intensité des processus d’urbanisation au XXème siècle font qu’elles se sont constituées en grande partie à l’échelle d’une vie humaine. Aujourd’hui, la croissance urbaine ralentit, les quartiers vieillissent et les recompositions en cours sont davantage qu’auparavant le produit de mobilités résidentielles intra-urbaines et quotidiennes. Ainsi, un projet en cours vise à étudier dans trois métropoles (Bogota, Buenos Aires, Santiago), les recompositions d’anciennes périphéries devenues aujourd’hui péricentrales et d’identifier les spécificités des processus affectant ces espaces.
L’analyse des recompositions des territoires depuis les années 1970, à l’aune des mobilités spatiales et sociales des populations est également travaillée dans le cas français à partir de deux recherches : l’une portant sur l’analyse des recompositions des espaces ruraux et périurbains métropolitains à partir de l’inscription spatiale des immigrés des immigrés dans ces espaces ; un projet portant sur les recompositions des territoires en Ile-de-France et le long de l’axe Seine. Chacun à leur manière, ces deux projets, en articulant échelle individuelle et échelle agrégée, offrent un nouveau regard sur les processus de filtrages sociaux et spatiaux dans ces territoires.
Enfin, la mobilité spatiale permet d’aborder les questions des échelles spatiales en jeu dans les processus étudiés. En effet, migrations internationales, migrations internes, mobilités résidentielles au sein d’un même bassin d’emploi, mobilités quotidiennes ainsi que différentes formes de circulation à plus ou moins longue distance permettent d’aborder les transformations des territoires dans une logique réticulaire. Selon cette approche, les dynamiques des territoires peuvent être analysées selon des logiques d’échelles emboitées, de l’international au local. Cet angle d’analyse permet de sortir de cadres d’analyse classiques et de développer des approches originales, comme l’illustrent les deux projets précédemment évoqués.