Formation et dé-formation des couples

L'objectif de ce projet-phare est multiple.

La première ambition du projet réside dans la mise en place d'une enquête novatrice dans sa méthodologie, ses concepts et son approche afin d'enrichir les connaissances actuelles sur la formation des couples, dans le prolongement de deux enquêtes de l’Ined réalisées en 1959 et 1983 sur le sujet. La diversification des trajectoires conjugales et des formes d'union invite d'abord à privilégier une définition qui dépasse celle trop restrictive des relations cohabitantes habituellement retenue. La complexification des parcours conduit par ailleurs à penser la formation du couple à l'aune du passé conjugal et amoureux des individus. En rupture avec les enquêtes précédentes, on ambitionne de retracer la trajectoire amoureuse des répondants. Un module plus spécifique s'adressant aux personnes ne se disant pas en couple au moment de l'enquête rendra possible l'étude des périodes de célibat, les dynamiques qui les précèdent et les aspirations qui les accompagnent. De même, une rupture n'est pas un événement ponctuel dont la datation serait univoque. Elle est le résultat d'un processus qui peut prendre différentes formes et dont les modalités ne peuvent se comprendre que si elles sont resituées dans un contexte plus général. L'approche retenue est originale puisqu'elle n'est pas statique mais envisage la formation et la "dé- formation" du couple comme un processus.

Le deuxième objectif du projet consiste à prendre en compte les évolutions sociodémographiques récentes dans la formation des couples. Depuis les études de 1959 et 1983, la société a connu un ensemble d'évolutions dans des domaines très différents (qui vont de l'affaiblissement du poids des institutions au développement des moyens de communication en passant par des évolutions législatives) dont les effets ne sont pas neutres sur la formation des couples. À titre d'exemple, l'usage d'Internet et des moyens modernes de communication doit être questionné. Également témoins des changements sociaux, les évolutions législatives touchant à la vie conjugale (aménagements concernant les procédures de divorce, Pacs, etc.) invitent à s'interroger sur la manière dont les acteurs se les approprient et leur donnent sens.

Le troisième objectif du projet consiste à proposer une fresque de 100 ans de conjugalité en France. Il repose sur deux approches complémentaires.
La première envisage de mettre bout à bout les résultats de trois enquêtes : la prochaine (2013) mais aussi celles de 1983 et 1959. Ceci implique de mettre en forme, de documenter et mettre à disposition cette première enquête (1959) sur le sujet qui demeure inaccessible.
La seconde, qualitative, a pour objectif d'interroger un corpus de personnes de générations différentes en organisant thématiquement ces entretiens et en les rendant accessibles de manière interactive. Ceci nécessitera la mise en place d'une plateforme Internet spécifique qui contiendra, outre ces archives sonores, un ensemble de documents (bibliographiques, ethnographiques, démographiques) sur 100 ans de conjugalité en France.
Enfin, ce projet consiste à renouveler les recherches sur le couple et la conjugalité à partir de multiples sources - qualitatives et quantitatives - dont les apports sont complémentaires à la nouvelle enquête sur la formation et la déformation des couples , en particulier l'enquête Famille et logements et l'étude des relations familiales et intergénérationnelles.

Les transformations contemporaines du couple et de la famille figurent parmi les grands changements sociaux des dernières décennies. De nombreux travaux sociologiques ont étudié ces évolutions et la réalisation de deux enquêtes par l'Ined a permis de comprendre le processus de formation du couple et d'en cerner les dimensions sociales. La première, « Le choix du conjoint », réalisée en 1959 par Alain Girard a montré pour la première fois en France que, loin de constituer un phénomène obéissant au hasard des sentiments, le choix du conjoint était éminemment social (Girard, 1964).
L'homogamie, c'est-à-dire le fait que les conjoints appartiennent à des milieux sociaux proches, est alors apparue comme la caractéristique la plus saillante de la formation des couples. Vingt-cinq ans plus tard, dans un contexte social différent, Michel Bozon et François Héran prolongeaient les travaux de Girard en réalisant une seconde enquête sur « La formation des couples » (1983). Au-delà du constat de la permanence de l'homogamie, les résultats ont mis à jour l'importance de la place des espaces de sociabilité et des catégories de perception et de jugement amoureux dans la construction sociale de l'homogamie. Depuis, les transformations de la famille et de la vie privée se sont poursuivies, voire amplifiées mais aucune enquête spécifiquement dédiée à la formation du couple n'a vu le jour. Plusieurs raisons invitent pourtant à renouveler la démarche aujourd'hui, parmi lesquelles la diversification des formes d'union légales avec notamment la création du Pacs en 1999 qui a connu un essor considérable depuis (Pla et Baumel, 2010) mais demeure peu étudié, l'augmentation du nombre d'expériences conjugales à l'échelle de la vie, l'émergence de nouveaux modes de rencontre (en particulier ceux qui reposent sur les nouvelles technologies), la transformation des étapes de la mise en couple et la redéfinition de la place de la sexualité (Bozon, 1993). Les transformations récentes concernent la mise en couple mais également la manière dont les couples se défont. C'est pourquoi ce projet phare s'intéressera en miroir à la « dé-formation » du couple. Alors que moins de 5 % des couples formés dans les années 1950 étaient dissous après 10 ans, c'est le cas d'un couple sur cinq formés dans les années 1980 (Vanderschelden, 2006).
On assiste depuis plusieurs décennies à l'augmentation massive des séparations et des divorces. Sociologues et démographes de la famille font ainsi très souvent mention des séparations conjugales comme les emblèmes les plus significatifs des transformations contemporaines de la vie privée (de Singly, 2010 ; Déchaux 2009). Mais les recherches sur ces questions se limitent le plus souvent à certains aspects. En démographie, les études relatives à la séparation mettent l'accent sur les risques de séparation selon les caractéristiques des individus, notamment le milieu social, le statut matrimonial ou la présence d'enfants et, en sociologie, sur les dynamiques de recomposition familiale qui varient fortement selon le sexe. C'est ainsi l'après-divorce (Martin, 1997) qui recueille l'attention des sociologues (francophones notamment) beaucoup plus que l'avant-divorce ou le processus de séparation en tant que tel (de Singly, 1999), comme le font les travaux de sociologues américains, ceux de Diane Vaughan (1986) par exemple. Certaines recherches ont étudié sa prise en charge par l'institution judiciaire (Théry, 1993). En revanche, l'expérience des individus et leur point de vue sur le processus de séparation n'ont pas été étudiés.

Le projet est structuré autour de six principaux axes de recherche. Il pourra s'enrichir de nouveaux axes et de nouvelles collaborations au cours de son développement (2012-2016).
Axe 1. Nouvelles technologies, nouveaux lieux de rencontre ?
Axe 2. Variations sur le thème de l'homogamie.
Axe 3. Unions, ritualisations.
Axe 4. Les temporalités à l'œuvre dans la formation du couple.
Axe 5. Le Living Apart Together (vivre ensemble séparés) : étape vers la cohabitation ou nouvelle conjugalité ?
Axe 6. Le processus de séparation.

Le projet est largement structuré autour de la mise en place d'une nouvelle enquête sur la formation des couples (enquête EPIC : étude des parcours individuels et conjugaux) en partenariat avec l’Insee (collecte à l'automne 2013).
Il mobilise par ailleurs d'autres données quantitatives (Enquête Famille et logements, Erfi-GGS...).
Les analyses statistiques qui en découleront seront par ailleurs enrichies par une approche qualitative.