Genre au fil de la vie

Le genre n’est pas une simple variable explicative. Il renvoie au sexe des individus, mais aussi aux systèmes de représentations asymétriques associées au féminin et au masculin de même qu’aux rapports sociaux et aux rapports de pouvoir entre les sexes. L’objet de ce projet est d’aborder la construction biographique du genre, c’est-à-dire la manière dont il s’élabore au fil de la vie. Le genre est un élément structurant dans la socialisation primaire, enraciné dans les inégalités structurelles entre les sexes. Il est aussi un élément structuré et construit par les interactions et les expériences vécues dans les moments-clés de la vie humaine. Loin d’être immuables, les rapports de genre s’élaborent et se renégocient dans les situations et les événements de la vie, c’est-à-dire dans la socialisation secondaire, ce qui peut conduire à une relecture de la socialisation primaire. Les expériences très différenciées de l’âge et du déroulement de la vie vécues par les femmes et les hommes produisent des rapports individuels à l’âge, des âges subjectifs, qui sont des indicateurs puissants de la persistance et de l’intériorisation des inégalités sociales de genre.

Le genre étant un rapport social sans cesse activé, rappelé et renégocié au fil de la vie, il importe donc de l’étudier en situation. Une approche heuristique consiste à saisir les rapports sociaux de sexe à partir des moments de transition, moments de tension ou des situations critiques. L’hypothèse est que si le genre structure la vie ordinaire, il est rappelé avec une force particulière à certains moments de la vie (puberté, accès à la sexualité adulte, rencontre du conjoint et entrée en couple, arrivée du premier enfant, séparation, fin de la vie active…) et dans des conditions « extraordinaires » (célibat prolongé, grande précarité économique, chômage, détérioration de la santé, demande d’aide d’enfants adultes ou de parents âgés…). L’observation de ces moments particuliers, qui peuvent être des moments de réorganisation ou de tension matérielle ou temporelle, présente ainsi un intérêt particulier pour l’étude du genre.

Le projet s’organise autour de trois orientations de recherche. Un premier axe se centre sur les trajectoires de vie. Il part de l’idée qu’étudier le genre au fil de la vie, ce n’est pas seulement saisir les enjeux propres à chaque âge. Il s’agit aussi de comprendre comment les pratiques et les aspirations des femmes et des hommes se reconfigurent avec les expériences vécues ou se figent à un moment donné. Cet enjeu est d’autant plus grand que l’on observe une diversification croissante des parcours professionnels et familiaux. Dans ce contexte, les trajectoires (individuelles et collectives) peuvent être appréhendées comme une socialisation secondaire dont il s’agit de saisir les logiques genrées. Un deuxième axe porte donc sur les ressorts sociaux des normes sexuées et des inégalités entre femmes et hommes. Privilégier une analyse de genre au fil de la vie, ce n’est pas faire l’impasse sur les différences sociales, bien au contraire. Les rapports sociaux de sexe se déclinent différemment selon les milieux sociaux et évoluent en fonction des situations économiques et professionnelles des personnes. Un troisième axe de recherche s’intéresse à l'âge subjectif, c'est-à-dire la manière dont les femmes et les hommes vivent leur âge et le déroulement de leur vie. Les expériences sexuellement différenciées de l’âge, tant dans la jeunesse qu’aux âges avancés, illustrent la persistance contemporaine des asymétries sociales entre sexes. Il n’y a pas d’âge sans construction sociale et institutionnelle des âges. Mais l’âge relève aussi de l’expérience personnelle : les sujets élaborent un rapport individuel à l’âge, que l’on peut donc qualifier d’âge subjectif, et qui indique un rapport plus général à la vie.

Le projet mobilise trois types de matériaux empiriques. Il repose d’abord sur l’exploitation d’enquêtes statistiques consacrées à différents thématiques (sexualité, conjugalité, parentalité, santé, travail, logement et voisinage) et portant sur plusieurs pays dont notamment la France, la Chine et la Russie. Ces analyses sont souvent articulées avec des études qualitatives. Le projet regroupe une série d’enquêtes par entretien dont certaines sont associées à des analyses par observation. Enfin, le projet mobilise des données administratives et des données issues du web. Ces nouvelles sources sont utilisées pour objectiver des pratiques difficilement captées par les enquêtes ordinaires. Elles viennent enrichir et compléter les connaissances produites à l’aide d’entretiens et de questionnaires.