(Dés)équilibres démographiques, solidarités familiales et politiques sociales

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Souvent les recherches liant situation démographique et politiques publiques se concentrent sur un âge de la vie : politiques de la petite enfance et natalité ; insertion des jeunes sur le marché du travail et fenêtre d’opportunité démographique ; vieillissement, évolution des régimes de retraites et politique de la prise en charge de la dépendance...
Ce projet phare propose d’étudier les relations entre équilibres/déséquilibres démographiques, solidarités familiales et politiques sociales, en articulant approches micro et macro,comparaisons internationales, et en prenant d’emblée en compte :
a- l’ensemble de la pyramide des âges et des transformations des équilibres entre les générations ;
b- les différents sens des relations entre dynamique démographique et politique sociale, sur l’ensemble du cycle de vie des individus ;
c- l’évolution des solidarités familiales en même temps que celle des politiques sociales.

La notion de « déséquilibres » démographiques
Le débat se focalise souvent sur la notion de « déséquilibres » démographiques, notion qui peut supposer l’existence d’un équilibre rompu (période des trente glorieuses ?) ou celle de structures de la population idéales. On s’interrogera sur la nature et les différentes dimensions des déséquilibres démographiques : déséquilibres hommes/femmes, déséquilibres générationnels, déséquilibres spatiaux (déséquilibres urbain/rural, déséquilibres entre régions ou entre pays) et comment ils interagissent avec les solidarités publiques et privées. Les déséquilibres correspondent-ils à des inégalités, et sont-ils finalement autre chose que des changements structurels ou des phases de transition ?
Partant du constat d’une pluralité des transitions démographiques et de leurs implications sur le fonctionnement des solidarités familiales et des systèmes de protection sociale, on s’intéressera en particulier aux effets économiques et sociaux des rythmes différenciés des transitions.
Ainsi, le vieillissement démographique des pays du Sud, beaucoup plus rapide qu’au Nord, nécessite de réinterroger les effets attendus des politiques sociales existantes et les formes des solidarités familiales (prise en charge des personnes dépendantes, jeunes ou âgées).
On s’interrogera sur la notion de dividende démographique (d’ailleurs en contradiction partielle avec la recherche d’un équilibre stationnaire) et sur la pertinence de cette notion dans des contextes économiques défavorables (chômage des jeunes, …).
Sens des relations entre changement démographique et politiques sociales
Le constat démographique (forte ou faible natalité, vieillissement rapide) conduit parfois à l’adoption ou à la réforme d’une politique (politique de réduction des naissances ou de relance de la fécondité, création ou réformes de politiques de retraite) et inversement, les politiques sociales peuvent avoir des conséquences attendues ou non sur l’évolution démographique (les politiques sanitaires visent à l’augmentation de l’espérance de vie, les politiques de réduction des naissances entraînent indirectement une accélération du rythme du vieillissement). A l’opposé, la prise en charge de la dépendance repose beaucoup sur la disponibilité des aidants, qui peut être affectée par les évolutions démographiques (diminution de la taille des fratries), par les orientations des politiques sociales (modifications de l’âge au départ à la retraite) ou par d’autres changements plus généraux (évolution de l’activité des femmes, …).
Ces relations complexes entre changement démographique et politiques sociales, de court et de long terme, seront étudiées à la lumière des situations individuelles, dans des contextes régionaux ou nationaux donnés.
Transformation conjointe des solidarités privées et publiques Les modèles de protection sociale développés au Nord, conçus pour des contextes économiques et démographiques particuliers (plein emploi, forte croissance économique et forte proportion relative de personnes d’âge actif) sont aujourd’hui remis en cause par la montée du chômage, le vieillissement de la population et la mondialisation. Dans les pays du Sud, un système contributif de protection sociale calqué sur ces modèles est mal adapté en raison de la persistance du travail informel et du faible salariat. Ces pays sont confrontés au double défi de la généralisation de la protection sociale dans un contexte économique qui se diversifie (croissance des inégalités, développement d’une classe moyenne, croissance économique, insertion variable dans la concurrence internationale) et de l’adaptation de ces systèmes à des changements démographiques rapides et variés (urbanisation, migration et besoins en éducation et santé croissants). Du point de vue des politiques sociales, les pays se trouvent donc au Nord comme au Sud face à la nécessité d’innover pour répondre aux besoins de protection sociale actuels.
Mieux définir ou recentrer les priorités de la politique sociale nécessite de mieux connaître les formes et les transformations des solidarités familiales. La mobilité spatiale au sein de la famille et les situations de basse fécondité (ou de baisse rapide de celle-ci) peuvent avoir un impact différencié sur ces solidarités selon les contextes locaux ou régionaux. Les débats sur la prise en charge de la dépendance en Europe montrent à quel point la famille est un acteur important de l’aide. Au Sud, les solidarités familiales évoluent sous l’effet de la diminution de la taille des fratries, de l’urbanisation et des migrations.
Questions d’échelle spatiale
Les choix de protection sociale sont souvent décidés au niveau national alors qu’il peut y avoir de fortes différences régionales (entre certains DOM et la métropole par exemple, la situation démographique peut induire des besoins différents ; c’est aussi souvent le cas dans les pays du Sud entre capitale et régions éloignées).
Dans certains pays une partie des politiques sociales sont décentralisées ce qui induit des différences infranationales. Ainsi en France, alors que le système des retraites fonctionne sur une base nationale, une partie de la politique sociale est décentralisée (au niveau du département pour l’aide sociale et les prestations dépendance, de la région pour certains aspects des politiques de santé). Dans des grands pays, en particulier fédéraux, l’action sociale peut différer fortement selon les États (c’est le cas de l’Inde par exemple, où les contrastes démographiques entre États sont très marqués). La question de l’arbitrage entre développement de politiques nationales ou transfert de responsabilité vers d’autres acteurs que l’État (ONG, associations, églises…) se pose, comme on l’observe dans certains pays (micro assurances de santé, institutions d’accueil pour orphelins ou personnes âgées).
Regards croisés Nord-Sud et Est-Ouest
La situation des pays du Sud (elle-même très variée) n’est pas irréductible à toute comparaison avec les pays dits du Nord. C’est pourquoi l’expérience des pays « développés » et aussi des comparaisons Est-Ouest pourront à la fois servir d’outils heuristiques et de mise en perspective, de source d’inspiration, car ce sont des pays pour lesquels on connaît mieux les conséquences des politiques mises en place, et d’incitation à la réflexivité : dans quelle mesure les politiques des pays du Nord servent-elles de modèles ? Comment de nouveaux paradigmes se développent-ils maintenant au Sud en matière de protection sociale ? Comment les expériences circulent-elles entre pays ou continents ?
Conflits de temporalités et de normes
La prise en compte des temporalités est importante à ce sujet : le rythme du politique et des réformes sociales dont les conséquences sont attendues à court et moyen terme ne correspond pas toujours à celui des transformations démographiques et sociétales, ce qui peut entraîner des effets de décalage dans le temps. L’identification de problèmes à résoudre conduit à mettre en place des politiques publiques spécifiques, mais le temps de leur mise en œuvre puis de leurappropriation entraîne une satisfaction retardée des besoins, éventuellement en décalage avec un nouveau contexte économique et social. A court et à long terme, cela peut entraîner des effets non anticipés sur la pyramide des âges (comme l’interdiction de l’avortement en Roumanie qui a entrainé un boom des naissances à la fin des années 1960 ou la politique de l’enfant unique en Chine).
Cette question des temporalités peut également être abordée au niveau micro, à travers les conflits entre norme sociale et norme statistique dans les trajectoires individuelles. Par exemple, dans beaucoup de pays du Sud, les comportements se détachent de plus en plus du principe du mariage universel relativement précoce même si celui-ci peut encore rester la norme sociale. La mobilité, spatiale comme sociale, entraîne des comportements différents et une acceptation différente de ces comportements. Les jeunes générations, plus instruites, plus diplômées, se sont plus souvent déplacées pour leurs études et elles portent un potentiel d’innovationfort, en décalage avec les normes de leurs lieux d’origine. Selon les configurations démographiques et les orientations des politiques publiques, le rythme de diffusion de comportements nouveaux au sein des différentes générations est plus ou moins rapide. On s’intéressera au basculement de ces comportements nouveaux en norme statistique (au sens de la fréquence) puis en norme sociale voire en nouvelle norme juridique.

Dans le prolongement du projet phare P0210 « Vieillissement et relations intergénérationnelles dans les pays du Sud », ce projet portera sur les nouvelles situations qui se dessinent sur les pays du Sud sous l’effet du vieillissement annoncé qui sera particulièrement rapide, de la réduction de la taille des familles, de l’urbanisation. Mais il portera également sur les pays du Nord, où les relations entre solidarités familiales et politiques sociales méritent d’être revisitées. La dimension comparative sera privilégiée, du fait du besoin de nouvelles formes de protection sociale au Sud comme au Nord et de nouveaux défis posés par les évolutions démographiques à l’articulation entre solidarités publiques et privées.
Ce nouveau projet sera mené suivant deux axes :
Vieillissement, familles et relations entre générations
Du point de vue de la structure démographique de la population comme des politiques en place, un certain nombre de pays, notamment en Afrique, se distinguent notablement de l’expérience des pays européens par la vitesse prévisible du vieillissement qu’ils connaissent ou connaitront, et par la faible couverture de leur système de protection sociale actuel. Le projet s’intéressera à la place de la famille dans le soutien aux individus, selon le genre, aussi bien pendant l’enfance que l’âge adulte et la vieillesse, de manière systémique.
Dans les pays occidentaux, des raisons démographiques (généralement, ce sont les femmes qui survivent à leur conjoint) et culturelles (les soins aux jeunes enfants et aux vieillards sont traditionnellement dévolus aux femmes) expliquent que les solidarités familiales reposent pour l’essentiel sur les femmes. Dans quelle mesure ce constat vaut-il dans lespays de l’Est et du Sud ? Comment les relations de genre sont-elles affectées par les éventuels déséquilibres démographiques entre les sexes et/ou les générations ? Durant la vieillesse, les attentes en termes de solidaritéfamiliale varient-elles selon le sexe?...
On s’intéressera également aux rôles respectifs des différentes générations et à leurs éventuelles évolutions. Quels sont les arbitrages et les complémentarités au sein de la famille entre les besoins des différentes générations ? Quels sont les membres de la famille en capacité (proximité, disponibilité…) d’y répondre ? Ainsi quels membres de la famille s’investissent dans l’éducation des enfants et selon quelles modalités ? Quel est le rôle donné à la famille dans l’autonomisation des jeunes ? Qui prend en charge les besoins (économiques et/ou en matière de santé) des personnes âgées ?... En Afrique, les tensions entre individualisme et obligations lignagères et la remise en cause de l’autorité des aînés entraînent une diversification importante des comportements. Dans quelle mesure l’urbanisation parfois rapide ou la mobilité d’une manière plus générale, conduisent-elles à une transformation des relations entre générations ? Quel est le rôle de l’évolution de l’éducation et de l’activité féminine sur la modification des comportements à ce sujet ? Ne constate-t-on pas également une modification des attentes, en termes de solidarités « ascendantes » comme « descendantes » ? A génération donnée, elles peuvent différer selon le sexe, le rang dans la fratrie ou le statut (entre départ en migration, présence au domicile, mariage et contribution au budget familial).
Incidemment, pour aborder la question des normes et de leurs transformations, on pourra s’intéresser aux diverses représentations des relations entre générations au sein de la famille dans les supports audiovisuels (séries, spots télévisés, cinéma).
On s’intéressera également aux diverses modalités d’expression des solidarités familiales. Ainsi, on observe aujourd’hui, au Nord comme au Sud, des phénomènes de re-cohabitation des plus jeunes en relation avec différents types d’événements (chômage, divorce) et avec la montée du coût du logement. Comment ces re-cohabitations se mettent-elles en œuvre et comment sont-elles perçues ? En parallèle, on continue à observer des situations de cohabitation et d’accueil d’un parent âgé lorsqu’il ne peut pas ou plus vivre sans aide. Mais en cas d’absence, de distance ou de défaillance des familles, quelles stratégies mettent ces personnes âgées en place pour subvenir à leurs besoins (maintien en emploi, recours à des solidarités de voisinage, aux aides publiques et privées locales…) ?
Systèmes de protection sociale et solidarités familiales
La mise en place ou le développement d’un système de protection sociale dans un contexte de vieillissement rapide et souvent de situation économique difficile est un triple défi. La profonde transformation de structure de la population au Sud, en cours ou à venir, exacerbe le besoin de solidarités publiques. La situation économique (chômage important, secteur informel, existence de ressources directes pour l’État) peut fortement contraindre ou permettre les choix de développement et de financement de la protection sociale. Ainsi des spécificités de financement public pourront être étudiées dans le cas des pays disposant d’une partie des bénéfices de ressources naturelles telles que le pétrole.
Les systèmes de protection sociale des pays développés, qui pouvaient servir de modèle, sont eux-mêmes questionnés aujourd’hui, au Nord comme dans la pertinence de leur transposition au Sud. En particulier, le modèle fort d’un système contributif largement fondé sur une population active salariée n’est pas adapté aux pays où le secteur informel reste important. Alors que la tendance préconisée par la Banque Mondiale a pu être de chercher à « cibler » les groupes les plus vulnérables pour lutter contre l’extrême pauvreté tout en limitant les dépenses publiques, certains pays envisagent aujourd’hui d’élargir leur protection sociale en expérimentant différents dispositifs : allocations monétaires conditionnelles ou (comme la Bolsa Familia au Brésil ou comme les cash transfers au Kenya et en Ouganda), retraites « universelles » (Thaïlande, Afrique du Sud), systèmes d’accès universel aux soins primaires (Thaïlande, programme Ramed au Maroc, plan Sésame au Sénégal). Ces tendances sont encouragées par l’OMS et l’OIT.
Certaines de ces expériences sont actuellement financées par des organismes internationaux dans des phases pilotes, ce qui pose le problème de leur pérennité et de leur généralisation à l’ensemble de la population. Nous nous intéresserons aux modèles et aux systèmes mis en place par les États, mais également au fonctionnement réel des systèmes et à l’usage qui en est fait par les individus et les familles. Parfois, lorsque l’État n’est pas en mesure d’assurer la protection sociale, celle-ci peut s’effectuer à un niveau intermédiaire, à travers le développement de systèmes du type micro-assurance. Dans quelle mesure ces dispositifs répondent-ils vraiment aux besoins de l’ensemble de la population ?
L’extension par certains pays de leur système de protection sociale conduit à des arbitrages selon les groupes d’âge. Par exemple, la mise en place de retraites universelles se fait-elle au détriment des dépenses sociales en faveur de la petite enfance ? Le choix d’investir en priorité dans la couverture santé correspond-il à une forme de neutralité à l’égard des groupes d’âge ? Y a-t-il des formes de solidarités dédiées, l’État prenant par exemple plutôt en charge les personnes âgées et les familles les enfants ? Ces questions d’articulation entre solidarité privée et solidarité publique suivant les groupes d’âge et les générations se posent tout autant au Nord qu’au Sud.
Ces dispositifs de protection sociale ont des effets différenciés selon les générations, et influencent les modalités et les recompositions des solidarités familiales. Dans quelle mesure ces dispositifs se substituent-ils à la famille ou renforcent-ils les échanges intra-familiaux ?
En définitive, on pourra s’interroger sur la question de l’uniformisation des modèles, réfléchir à une convergence éventuelle des normes en termes de protection sociale et de solidarité familiale. Il sera intéressant à cet égard de mieux connaître les situations concrètes des populations et de réinterroger les expériences des pays du Nord dans la perspective de faire émerger des configurations-types d’articulation entre solidarités publiques, privées et familiales en fonction des dynamiques démographique, économique, sociale et politique.

Notre approche articule utilisation de données secondaires, locales nationales ou internationales, et enquêtes qualitatives, dans le cadre d’études de cas liées menées dans des contextes différents.
- Etudes de cas nationaux et régionaux
- Utilisation secondaire de bases de données statistiques nationales, enquêtes (programme DHS, GGS, …) et recensements
- Données locales quand elles existent (CLIC)
- Enquêtes qualitatives et entretiens auprès des acteurs

Participants