Relations de genre et sexualité au défi du déficit féminin en Chine

Cette recherche s'appuie sur les données d'une enquête menée dans le cadre du projet DefiChine. Elle étudie différents aspects de la vie des hommes célibataires en Chine, où le mariage reste la norme. Son objectif est la compréhension des processus et des conditions qui déterminent l’accès aux femmes lorsque ces dernières sont localement moins nombreuses que les hommes sur le marché des unions et de l’hétérosexualité. Il s’agit en outre d’analyser la manière dont les pratiques masculines (perception des rapports de genre, comportements sexuels) se configurent face à l’expérience du célibat, qui reste une situation extraordinaire au regard de la norme.

La Chine enregistre une proportion d'hommes dans sa population supérieure à celle de ses femmes. Cette caractéristique, que l'on ne retrouve que dans peu de pays, résulte d’une part d’un effet de long terme de la surmortalité féminine qui a caractérisé l’essentiel du 20e siècle. Elle provient d’autre part, depuis les années 1980, d’un déséquilibre croissant du rapport de masculinité aux jeunes âges, provoqué par de fortes discriminations vis-à-vis des filles en amont et en aval de leur naissance (avortements sélectifs, négligences dans le traitement des filles entrainant des décès prématurés). Ce déséquilibre des sexes se répercute sur le marché matrimonial, où la disponibilité réduite en partenaires féminines est accentuée par le décalage numérique entre les cohortes successives. En effet, lorsque le nombre de naissances diminue fortement au fil des années, comme cela a été le cas en Chine à partir des années 1970, les cohortes de garçons sont plus nombreuses que celles de filles avec lesquelles, une fois arrivés sur le marché matrimonial, ils sont susceptibles d’entrer en union, compte tenu de l’écart d’âge entre époux. Ainsi, les hommes qui arrivent sur le marché matrimonial sont en surnombre par rapport aux femmes de quelques années leurs cadettes. La surmasculinité en Chine présente un caractère inédit dans l’histoire documentée des populations humaines, tant par son échelle que par son impact durable. Les conséquences de cette surmasculinité sont ressenties dans deux principaux domaines: 1) La démographie proprement dite. Ces conséquences sont aujourd’hui identifiées et bien documentées. La plus immédiate est une pénurie de partenaires potentielles sur le marché matrimonial (male marriage-squeeze), qui pourrait s’accompagner d’une augmentation du célibat masculin non choisi, d’une augmentation des écarts d’âges entre époux, et d’un développement de la migration de mariage. À plus long terme, si la fécondité reste stable, le déficit de femmes, donc de mères, pourrait induire une réduction de la natalité et donc un ralentissement de la croissance démographique. 2) La société et les individus. Contrairement aux conséquences sur la démographie, les adaptations à une disponibilité réduite en partenaires féminines sur le marché matrimonial et le marché de la sexualité, les stratégies et les enjeux individuels qui les sous-tendent et leurs conséquences sur la société, les rapports sociaux de sexe et les comportements, notamment en matière de formation des unions, restent largement inexplorés dans le contexte chinois. Pourtant, des processus d’adaptation à cette nouvelle donne sociale et démographique sont attendues. Cette dernière dimension de la problématique générale de la surmasculinité démographique est au centre de ce projet.

Cette situation démographique et l’impact qu’elle est à même d’avoir sur la société chinoise et ses différents acteurs interrogent les sciences sociales à plus d’un titre. Ce projet comprend trois objectifs fondateurs. Le premier est l’analyse, du point de vue théorique et empirique, de la relation complexe entre les effectifs relatifs d’hommes et de femmes, la place qui est accordée à ces dernières dans la famille et la société et leurs relations aux hommes. Le deuxième est l’étude de l’impact d’une disponibilité réduite en partenaires féminines sur la dimension la plus intime de la relation entre femmes et hommes : la sexualité, dans un contexte de contrôle social important. Le troisième est la mise en lumière, dans le contexte chinois, des comportements adoptés par les hommes et destinés à faire face aux bouleversements de la structure par sexe, mais non conformes aux normes initiales.

Ces analyses reposent sur les données d’une enquête financée par l'ANR et HeSam Université menée en 2014-2015 (Projet DefiChine). Cette enquête a été menées auprès d'hommes mariés et célibataires ruraux ou migrants. 50 entretiens qualitatifs ont été menés en parallèle à l'enquête quantitative.

Participants