Naissance d'une population et construction des identités dans un contexte colonial. Les Européens en Algérie au XIXe siècle.

Ce projet constitue une recherche originale qui devrait permettre de percevoir comment les migrants originaires de différents pays européens se sont réunis jusqu'à former un ensemble souvent présenté comme homogène: les Pieds-noirs. La reconstitution des trajectoires de migrants et de leurs descendants, à travers l’étude des familles et sur le territoire algérien, et l'analyse des actes de mariage du XIXe siècle constitueront les éléments principaux de l'analyse. Concrètement, on sait en effet bien peu de chose sur les relations entre les « Européens » installés sur le territoire algérien, sur la mobilité sociale et sur la mobilité géographique de cette population.
L'objectif est de percevoir la naissance d'une population urbaine européenne, à travers les flux migratoires, la nuptialité, le choix du conjoint et la sociabilité dans les villes algériennes du milieu du XIXe siècle, 1830-1870, c'est à dire les quatre premières décennies de la présence européenne, puis au cours de la fin du XIXe siècle. Cette coupure chrolologique s'explique notamment par la promulgation du décret Crémieux qui en 1870 accorde la nationalité française au Juifs d'Algérie, et par la loi de 1889 qui facilite l'obtention de la nationalité française par les immigrés natifs d'Europe.

La revue de la bibliographie permet de constater que pour différentes raisons, notamment les violence de la conquête de 1830 et celles qui ont accompagné la fin de la période française en 1962, les travaux universitaires sur cette question sont rares. Ce n'est que depuis peu que, en France, l'histoire de l'Algérie se construit autour de nouvelles problématiques et dans un cadre universitaire. Deux publications récentes (Abécassis et Meynier, 2011; Blais, Fredj, Saada, 2010) sont emblématiques de ce renouveau. Mais même au de cette histoire en construction, les populations « européennes » ayant vécu sur le territoire algérien n'ont fait l'objet que de rares études approfondies au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Concernant la société « européenne » ayant vécu en Algérie, l'étude la plus poussée dont on dispose reste celle du chercheur américain D. Prochaska, réalisée dans un cadre strictement monographique (ville de Bône) et sur une période un peu tardive, (Prochaska, 1990).
Les caractéristiques démographiques essentielles des trois populations ayant cohabité sur le territoire algérien entre 1830 et 1962 (« Européens », « Indigènes » et Juifs) ont fait l'objet des recherches de K. Kateb (2001), et l'évolution des effectifs, de même que les tendances de la natalité et de la mortalité sont maintenant connues. L'immigration à partir de certains pays européens a quant à elle fait l'objet d'études, portant en général sur un seul pays à la fois (Vilar, 1975; Crespo, 1986; Jordi, 1998; Smith, 2006).
Il existe donc un vide historiographique concernant la manière dont les « Européens » de diverses origines migratoires, de même que les premières générations nées sur place, se sont agrégées les unes aux autres et ont construit leur(s) identité(s). On se souvient de la formule du Maréchal Bugeaud, fustigeant la pauvreté et l'immoralité des premiers colons: « La lie de tous les peuples qui bordent la Méditerranée » . De plus, parmi les travaux existants, certains, fruit d'une histoire mémorielle, doivent être soumis à critique et à discussion, comme l'ouvrage récent de J. Verdès-Leroux (2001). De fait, quelles ont été les relations entre ces groupes de migrants ? En particulier, comment les unions se sont-elles formées (endogamie nationale, endogamie locale, exogamie) ? Au cours des premières décennies, ces populations ont-elles vécu de manière indépendante les unes des autres, par exemple dans des quartiers différents, avec des activités professionnelles et des statuts sociaux contrastés ? Ces migrants se revendiquaient-ils comme « français », « italiens », « espagnols », « maltais », « allemands », etc …, ? Sinon à partir de quand se sont-ils considérés comme formant une « communauté » unie, de culture européenne, vivant en Algérie ?
Il semble pertinent d'aborder ces questions sur deux périodes. D'une part les premières décennies de la présence européenne (1830-1870), et d'autre part sur les décennies suivantes (1870-1900), après les lois attribuant aisément la nationalité française aux « Juifs » et à tous les « Européens » présents. L'étude est menée dans le cadre des principales villes où se côtoient migrants de différentes origines. C'est ainsi une interrogation sur la construction des identités en contexte colonial qui peut être posée.Les mariages entre migrants d'origines différentes, ou entre enfants de migrants d'une part, l'école d'autre part, ont constitué deux facteurs de rapprochement au sein de cette nouvelle population.
Au cours du XIXe siècle, les discours xénophobes de la part de colons français par rapport aux autres migrants originaires d'Europe n'ont pas été rares, la présence de ceux-ci étant parfois présentée comme un « problème ». Ainsi, un enseignant grand connaisseur de l'Algérie écrit en 1882 « Nous n'avons pas conquis l'Algérie pour en faire une terre cosmopolite … Il faudrait d'abord surveiller soigneusement l'arrivée des émigrants, surtout des Espagnols, n'admettre que les gens pourvus de papiers en règle et de moralité constatée, expulser sans merci les vagabonds et les dangereux » . A contrario, d'autres contemporains accordent aux étrangers présents des qualités liées à leur origine: les Espagnols, toujours eux, sont reconnus comme courageux et sobres; certains parviennent à force de travail et d'économie à acquérir des parcelles de terre. Les Maltais sont considérés comme travailleurs, économes et doués pour le commerce.

Une base de données regroupant environ 10 500 actes de mariage a pu être établie au cours des deux années précédentes. Ce dépouillement concerne les trois principales villes du territoire algérien (Alger, Oran et Constantine) ainsi qu'un réseau de villes secondaires (cf tableau ci-dessous). Ces villes correspondent à des modèles différents: villes de l'intérieur vs villes portuaires, villes anciennes vs villes crées par le colons, villes à majorité « européenne » vs villes à population majoritairement musulmane, absence vs importance de la population classée comme juive. Les dépouillement ont porté prioritairement sur la période 1840-1873, et secondairement sur la période 1883-1893.
Dans cette dernière étape, nous souhaitons à la fois augmenter la base statistique concernant la période 1830-1870, et élargir la période étudiée jusqu'à la fin du XIXe siècle. L'élargissement de la base statistique (environ 3 000 actes) passera par le dépouillement et l'étude des actes de mariage de trois autres villes (Bougie, Guelma, Miliana), au sein desquelles des comportements originaux ont pu exister en ce qui concerne le choix du conjoint, en raison de l'équilibre spécifique entre migrants d'origine française, d'origine espagnole et « Indigènes Juifs ». Ce nouveau dépouillement permettra également d'améliorer la couverture du territoire algérien.
Une fois complétée cette base de données servira de fondement à une analyse de la nuptialité et du choix du conjoint. Au-delà nous tenterons également de déchiffrer les parcours migratoires, qui peuvent différer selon la nationalité et selon le genre. Tableau 1 – Bilan des dépouillements réalisés (entre parenthèses le nombre d'actes)

Alger 1833-1836 1840-1842 1851-1852 1863-1865 1873 1883 1893
-208 -602 -608 -1064 -425 -518 -458
Blida     1851-1854 1863-1865      
-178 -184
Médéa   1846-1860        
-358
Sétif     1852-1865 1873-1874    
-409 -65
Batna     1850-1874    
(457
Constantine   1844-1850 1852-1853 1864-1866 1873-1874 1883-1884 1893-1894
-180 -165 -234 -333 -310 -314
Philippeville   1840-1846 1851-1852 1861-1865      
-245 -127 -266
Oran     1851-1852 1864-1865 1873 1883  
-336 -337 -367 -435
Mascara   1844-1865 1873-1874    
-556 -110
Arzew   1847-1874    
-287
Tlemcen   1847-1853 1862-1865      
-217 -166

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