Familles transnationales entre l’Afrique et l’Europe

Dans l’ensemble de l’Union européenne, les migrations familiales représentent, de très loin, le premier motif d’octroi de titres de séjour (près de 40% de l’ensemble des titres délivrés en 2018). Ces statistiques offrent pourtant une vision tronquée des migrations familiales, centrées sur les pays de destination. Elles ne disent rien des migrants qui n’ont pas recours aux procédures administratives de regroupement familial pour faire venir leurs proches. Dans le cadre du projet MAFE (Migrations entre l’Afrique et l’Europe), programme de recherche sur les migrations entre l’Afrique et l’Europe, une étude sur le fonctionnement des familles des migrants congolais, ghanéens et sénégalais a permis de montrer que les migrants subsahariens optent souvent pour des vies transnationales, les migrants et leurs proches prenant le parti de vivre de façon multi-située, certains membres de la famille nucléaire (conjoints, enfants) vivant en Europe tandis que d’autres demeurent en Afrique.

L’ensemble des données sur lesquelles s’appuient les auteurs de l’ouvrage Migration Between Africa and Europe (MAFE) pour mener cette recherche est unique : sont en effet collectées des informations dans les pays d’origine des immigrés mais également dans les pays d’accueil. Ces éléments, croisés, permettent ainsi de mesurer l’importance des liens que les migrants entretiennent avec leur pays d’origine. 

La diversité des arrangements familiaux

Dans le projet MAFE, les migrants enquêtés en Europe étaient interrogés sur leur situation familiale, et en particulier sur la localisation de leurs conjoints et enfants. Au moment de l’enquête, un tiers des enquêtés n’avait ni conjoint ni enfant (voir figure 1). Pour le reste, ils pouvaient avoir migré en même temps que leur famille (« Famille jamais séparée », voir figure 1), avoir été rejoints par elle (« Famille réunifiée »), ou poursuivre une vie transnationale (« Famille transnationale »). L’importance relative des différents arrangements familiaux varie selon l’origine des migrants (figure 1). Les configurations transnationales sont ainsi particulièrement fréquentes parmi les Sénégalais vivant en Europe : 44% d’entre eux vivent séparément de leur conjoint.e et/ou de leurs enfants qui sont restés Sénégal. La proportion est de 23% parmi les Congolais et 17% parmi les Ghanéens. En outre, les configurations familiales transnationales diffèrent selon qu’une mère, un père, ou les deux, migrent (Caarls et al. 2018). Les mères qui émigrent seules sont plus  souvent dans des situations de vulnérabilité.

Figure 1 - Typologie des arrangements familiaux (%)

Source: Mazzucato et al (2018).

Le non-regroupement en Europe : une situation fréquente et durable

Vivre de part et d’autre des frontières n’est pas seulement une situation fréquente, c’est aussi une situation durable. Les enquêtes MAFE montrent ainsi que 23% des migrants ghanéens mariés venus en Europe n’ont pas été rejoints par leur conjoint 10 ans après leur départ, la proportion montant à 39% parmi les Congolais et même 70% parmi les Sénégalais (Figure 2). Les proportions sont voisines lorsqu’on observe les séparations entre parents et enfants. Les résultats d’autres enquêtes représentatives à l’échelle nationale menées en France (TeO) et en Espagne (ENI) montrent par ailleurs que les migrants sub-sahariens sont plus fréquemment en situation de famille transnationale que les migrants d’autres origines (Eremenko and González-Ferrer 2018).

Figure 2 – Arrangements familiaux des migrants africains en Europe dix ans après leur séparation (due à leur départ en Europe), selon l’origine

Source: Mazzucato et al (2018).
Lecture : parmi tous les migrants congolais enquêtés en Europe et migrants de retour enquêtés en RDC, âgés d’au moins 18 ans en 2009, ayant quitté la République démocratique du Congo après leur majorité en y laissant un conjoint, 39 % sont encore en situation de famille transnationale dix ans après leur séparation (engendrée par leur départ en Europe) ; 37 % ont retrouvé leur conjoint en rentrant au Congo (regroupement en Afrique) et 24 % ont été rejoints en Europe par leur conjoint (regroupement en Europe).

Faire famille à distance

Au sein des pays d’origine, en Afrique subsaharienne, les situations de non cohabitation des membres d’une même famille nucléaire peuvent être fréquentes. Dans de nombreux pays, il est assez courant que les parents confient leurs enfants à un autre membre de la famille ; cette pratique n’étant pas considérée comme un abandon. Dans ces conditions, pour certains migrants internationaux, laisser les enfants au pays est une pratique qui s’inscrit dans la continuité des normes familiales. Par ailleurs, la multi-résidence des conjoints est aussi une pratique fréquente. Ces vies multi-situées se justifient aussi par des logiques économiques. D’un côté, il est moins coûteux pour un migrant d’entretenir sa famille en Afrique qu’en Europe. D’un autre côté, la famille élargie peut préférer que conjoints et enfants restent au pays d’origine pour assurer que les migrants continuent de transférer des biens et de l’argent. De fait, près de la moitié des immigrés congolais (49%), ghanéens (56%) et sénégalais (49%) envoient de l’argent à leur famille. Ceux qui ont reçu une aide matérielle de leurs proches pour migrer ont plus tendance à le faire que ceux qui n’ont pas bénéficié d’aide.

Un regroupement des familles plus fréquent en Afrique qu’en Europe

Autre résultat important : les familles de migrants africains ne se regroupent pas seulement en Europe, mais également en Afrique, à l’occasion du retour des migrants qui décident de se réinstaller dans leur pays d’origine. Ainsi, par exemple, sur 100 couples ghanéens séparés du fait de la migration en Europe de l’un des conjoints, 52 vivent de nouveau ensemble au Ghana 10 années après le moment de leur séparation, contre seulement 25 en Europe (figure 2). Qu’il s’agisse des conjoints ou des enfants, le regroupement est presque toujours plus fréquent en Afrique qu’en Europe. Ce phénomène échappe aux statistiques conventionnelles qui mesurent les flux d’immigration dans les pays de destination, sans prendre la mesure de l’émigration.

Références

Caarls, K., K. Haagsman, K. Kraus and V. Mazzucato. 2018. “African Transnational Families: Cross-country and Gendered Comparisons.” Population, Space and Place 24(7): e2162.

Eremenko, Tatiana and Amparo González-Ferrer. 2018. "Transnational Families and Child Migration to France and Spain. The Role of Family Type and Immigration Policies." Population, Space and Place 24(7): e2163.

Source : Mazzucato V., Schans D., Caarls K., Beauchemin C. 2018. “Migrant Families Between Africa and Europe: Comparing Ghanaian, Congolese And Senegalese Migration Flows”, in: Beauchemin C. (ed.), Migration between Africa and Europe, Verlag Berlin Heidelberg New-York: Springer, p.149-188

Contact : Cris Beauchemin

En ligne : mars 2020

Article également publié sur le site de N-IUSSP