« L’effet de l’immigrant en bonne santé » : le rôle de la sélection par le niveau d’instruction

L’effet « immigration en bonne santé » (Healthy Immigrant Effect, HIE) renvoie au constat fréquent que les personnes venant d’arriver dans un nouveau pays sont en meilleure santé et affichent une mortalité plus faible que les personnes nées dans le pays d’accueil (natifs). À terme, cependant, la santé et la mortalité de ces populations migrantes se rapprochent de celles des natifs. Ce constat est souvent qualifié de « paradoxal », dans la mesure où les immigrés, dans le pays d’accueil, sont en moyenne moins favorisés que les natifs sur le plan socioéconomique (niveaux d’instruction et revenus plus faibles, emplois moins qualifiés, etc.). Ceci va à l’encontre de l’idée ancienne selon laquelle des conditions socioéconomiques moins favorables vont de pair avec un moins bon état de santé et un risque de surmortalité. L’une des principales explications de ce paradoxe réside dans la sélection des migrants. Ceux qui émigrent ne sont pas des individus « moyens » au sein de leur population d’origine : ils sont plus instruits, plus riches et plus qualifiés que les concitoyens « lambdas » qu’ils laissent derrière eux.

De la difficulté de mesurer la sélection dans les pays d’origine

Toutefois, ce processus de sélection est difficile à saisir, car il faut disposer d’informations détaillées et comparables sur l’expérience des migrants dans leur pays d’origine puis dans leur pays d’accueil. De ce fait, la plupart des études se contentent de comparer les caractéristiques des immigrés et celles des personnes nées dans le pays d’accueil, ce qui ne nous renseigne guère sur le niveau et les effets de la sélection à la migration. Surtout, une telle comparaison ignore deux faits : premièrement, la santé des immigrés est la résultante de leurs expériences de vie dans leur pays d’origine et dans le pays d’accueil ; et deuxièmement, une position socioéconomique donnée dans un pays, déterminée, disons, par un certain niveau d’instruction, n’est pas nécessairement équivalente à la même position dans un autre pays. Si nous ne retenons que la position socioéconomique telle qu’elle est mesurée dans le pays d’accueil, nous ignorons la partie formative de la vie des migrants, qui a déterminé leur état de santé juste avant l’émigration, et risquons de sous-estimer la position sociale qu’ils occupaient dans leur pays d’origine. Nous sommes par conséquent susceptibles de surestimer les écarts de santé entre immigrés et natifs.

Dans une étude récente (Ichou et Wallace, 2019), nous avons vérifié directement si la sélection à la migration pouvait expliquer l’effet de bonne santé chez les immigrés vivant en France. À partir de données issues de l’enquête française Trajectoires et Origines (enquête d’envergure consacrée aux migrants et aux enfants de migrants en France) et de la série de données Barro-Lee (niveaux d’instruction fournis pour 146 pays, intervalles quinquennaux, 1950‑2010), nous avons reconstruit une mesure directe de la sélection des migrants par le niveau d’instruction, comme l’avait précédemment élaboré Ichou (2014). En résumé, cette mesure du « niveau d’instruction relatif » repositionne les immigrés dans la distribution des niveaux d’instruction au sein de la population de la même cohorte et du même sexe dans le pays d’origine. Resituer le niveau d’instruction des immigrés dans le contexte dans lequel il a été atteint nous a permis de rendre compte de dimensions plus larges de l’éducation et de la situation socioéconomique, qui sont déterminantes pour l’état de santé des immigrés avant leur arrivée.

Il existe effectivement une sélection positive des migrants

Premièrement, pour tous les migrants combinés, nous montrons qu’ils sont très positivement sélectionnés en termes de niveau d’instruction (ils se classaient largement au-dessus du 80e centile dans les distributions de niveaux d’instruction de leur pays d’origine). Il ressort du graphique 1 que, en moyenne, les Nord-Africains émigrés en France ont été positivement sélectionnés sur le plan scolaire dans leur pays d’origine, avec une certaine sélection dans le milieu inférieur de la distribution. D’autre part, en moyenne, les immigrants d’Europe du Sud n’ont été sélectionnés ni positivement ni négativement. Cette variation montre la diversité considérable qui caractérise les populations immigrées en France.

Graphique 1. Sélection par le niveau d’instruction des immigrants d’Afrique du Nord et d’Europe du Sud partis vers la France


[légendes]

Afrique du Nord, moins de 5 ans - Hommes - Femmes
Afrique du Nord, 5 ans et plus
Europe du Sud, moins de 5 ans
Europe du Sud, 5 ans et plus
Densité
Sélection par le niveau d’instruction
0   0,01   0,02   0,03   0,04
Source : Ichou et Wallace (2019).

Nous avons ensuite vérifié l’effet de cette sélection par le niveau d’instruction sur l’ampleur des disparités d’état de santé entre immigrés et natifs à l’aide de trois mesures de la santé : la santé auto-évaluée, les problèmes de santé et les maladies chroniques. Quels que soient les migrants, ceux qui avaient immigré plus récemment (0‑4 ans, 5‑9 ans) étaient clairement avantagés sur le plan des maladies chroniques (hommes et femmes) et sur le plan de la santé auto-évaluée (hommes seulement). Dans le groupe installé depuis le plus longtemps (10 ans et plus), en revanche, les profils étaient comparables à ceux des natifs. Comme le montre le graphique 2, alors que les immigrés nord-africains (en particulier les hommes et les personnes arrivées en dernier) bénéficiaient d’une meilleure santé que les natifs (nés en France), ce n’était pas le cas pour les immigrés d’Europe du Sud, sur aucun de ces trois plans. En résumé, alors que le niveau d’instruction mesuré dans le pays d’accueil ne pouvait pas expliquer ces écarts de santé, la correction des effets de la sélection par le niveau d’instruction aidait à expliquer l’effet « immigration en bonne santé » observé en France.

Graphique 2. Écarts de santé entre population migrante et population native en France


[légendes]
M1 : modèle de référence -  M1 + niveau d’instruction absolu - M2 + sélection par le niveau d’instruction
Santé subjective - Hommes - Femmes
Maladie chronique
Problème de santé
Coefficient
Population de référence = personnes nées en France de deux parents nés en France
Moins de 5 ans - Afrique du Nord - 5 ans et plus     
Moins de 5 ans - Europe du Sud - 5 ans et plus
Région de naissance par durée de séjour

Note : le groupe de référence est toujours la population française non immigrée. Les coefficients représentés sont des log-odds ratios dérivés de la régression logistique de KHB. Pour les trois indicateurs, des valeurs plus basses correspondent à une meilleure santé. Le modèle 1 (M1) est le modèle de référence, avec correction des effets de l’âge, de l’âge au carré et du statut migratoire. Le modèle 2 (M2) ajoute le niveau d’instruction absolu des répondants. Le modèle 3 (M3) inclut notre principale variable explicative : le niveau d’instruction relatif (sélection par le niveau d’instruction). Un avantage de santé statistiquement significatif est observable chez les hommes nord-africains arrivés récemment et il concerne la santé subjective et la maladie chronique. Chez les femmes nord-africaines arrivées récemment, cet avantage a trait aux maladies chroniques. Chez les migrants résidents, il disparaît. L’inclusion de la sélection par le niveau d’instruction explique en partie l’avantage de santé des nouveaux immigrés.

Globalement, l’étude a montré que les immigrés vivant en France étaient sélectionnés positivement en termes de niveau d’instruction dans leur pays d’origine, ce qui se traduisait par une meilleure santé (que les natifs) dans le pays de destination. Comme l’indique le rapport UCL-Lancet (Abubakar et al., 2018), il semble qu’au lieu d’avoir un effet sanitaire négatif, les immigrés améliorent sans doute dans une certaine mesure la santé de la population générale.

La meilleure santé des immigrés ne dure pas

Naturellement, certains sous-groupes nécessitent peut-être une politique de santé particulière. Un fait préoccupant et courant est observé : l’affaiblissement ou la perte de l’avantage de santé dans les groupes résidant depuis plus longtemps dans le pays d’accueil. Parmi les hommes nord-africains, par exemple, bien que le groupe installé en France de longue date ait été au moins aussi positivement sélectionné que le groupe arrivé plus tardivement, aucun avantage de santé n’est constaté. Nous apprenons ainsi de manière indirecte que le temps passé dans le pays d’accueil peut avoir des effets négatifs sur la santé des immigrés. Ceci peut simplement refléter une atténuation inévitable des effets de sélection initiaux au cours du séjour en France. Ou bien les effets négatifs de discriminations subies dans le pays d’accueil ou de conditions sociales moins favorables que celles dont bénéficient les natifs.

Bibliographie

Contacts : Mathieu Ichou, Matthew Wallace

Mise en ligne : mars 2019

Article également publié sur le site de N-IUSSP