Les risques d’épisodes dépressifs majeurs suite à une séparation

Dans l’article « Risk of Major Depressive Episodes After Separation : The Gender-Specific Contribution of the Income and Support Lost Through Union Dissolution », ses auteures, Anne-Lise Biotteau, Carole Bonnet et Emmanuelle Cambois analysent les déterminants sociaux et économiques qui participent à la dégradation de la santé mentale subie lors d’une séparation. En effet, les ruptures d’union ont augmenté de manière importante au cours des dernières décennies, et comprendre les implications éventuelles de ces ruptures, en particulier sur la santé, est un enjeu majeur des politiques publiques (Amato, 2010).

Les auteures s’appuient sur le constat que les préjudices sociaux et économiques d’une séparation, tels que la diminution du niveau de vie et la perte de soutien de l’entourage touchent différemment les femmes et les hommes : les femmes sont en moyenne davantage confrontées à des baisses de niveau de vie lorsqu’il y a séparation, tandis que les hommes connaissent une perte de leur appui social. Les femmes sont aussi plus fréquemment à la tête de familles monoparentales. Ces différences résultent en partie d’une organisation sociale encore fortement marquée par des différences dans les rôles sociaux des femmes et des hommes, notamment au sein des couples (Anxo et al., 2011). Or les situations sociales et économiques sont connues pour être étroitement liées à des risques de santé (Marmot, 2000, Berkman et al., 2015). Les auteures font l’hypothèse que si les femmes et les hommes ne sont pas égaux face à ces conséquences des séparations, cela participe à des risques différents de dégradation de leur santé mentale.

Être en couple, une situation bénéfique pour la santé

Vivre en couple implique de meilleures conditions de vie (niveau de vie plus élevé par exemple) (Browing, 2014) et un réseau social plus étendu. Ce sont deux éléments dont la corrélation positive avec la santé est bien connue. Par ailleurs, différentes études ont montré que la séparation accroît le risque de mauvaise santé, notamment le risque dépressif (Lapierre, 2012, et Monden et Uunk, 2013). Outre l’explication liée aux effets psychologiques de la rupture même et de la situation de tension qui a pu précéder, cette étude évalue dans quelle mesure les modifications dans les conditions de vie liées à la séparation contribuent au risque dépressif des femmes et hommes séparés.

Les auteures s’appuient sur une enquête longitudinale, « Santé et itinéraire professionnel, SIP », réalisée en deux vagues (2006 et 2010) auprès d’un échantillon représentatif de la population de France métropolitaine. Les questionnaires de la première et de la deuxième vague ont fourni des informations sur la santé des personnes interrogées, dont l’existence d’un épisode dépressif, ainsi que sur leur situation et histoire conjugales. En 2010, ont été ajoutées des questions relatives aux événements survenus depuis 2006, incluant les éventuelles séparations. Les auteures utilisent un sous-échantillon de l’enquête SIP, composé de 3743 hommes et 3578 femmes (âgés de 25 à 74 ans) qui avaient déclaré être en couple en 2006. L’étude observe ensuite les corrélations entre les séparations (205 femmes et 135 hommes concernés) et les épisodes dépressifs majeurs, puis prend en compte les changements de revenu et de soutien de l’entourage. Les épisodes dépressifs majeurs sont mesurés dans l’enquête par une grille validée, le ‘‘Mini International Neuropsychiatric Interview’’ (Sheehan et al. 1998; Amorim et al. 1998). Il s’agit d’un questionnaire présentant une sélection de symptômes possiblement ressentis durant les deux dernières semaines par les enquêtés : on conclut à l’expérience d’un épisode dépressif en fonction du cumul spécifique de ces symptômes. S’il ne s’agit pas d’un diagnostic de dépression, les études ont démontré le fort pouvoir prédictif d’un tel indicateur.

Résultats

L’étude confirme la corrélation entre séparation et risques d’épisodes dépressifs majeurs. La probabilité de déclarer un état dépressif en 2010 s’avère plus importante chez les personnes en couple en 2006 et qui ont vécu une séparation entre les deux dates que chez celles restées en couple (et ce, en tenant compte des différences en matière de situation sociale, familiale et de santé en 2006 entre ces deux groupes). Pour les hommes uniquement, les probabilités d’épisodes dépressifs majeurs décroissent avec la durée écoulée depuis la séparation, et augmentent en fonction du nombre d’enfants vivant avec eux. Pour les femmes, la probabilité de déclarer un épisode dépressif majeur est positivement liée au nombre d’unions antérieures.

L’étude confirme ensuite les conséquences socioéconomiques différentes de la séparation selon le sexe. Si 60% des femmes séparées entre 2006 et 2010 ont connu une baisse de leur niveau de vie et 34% une hausse, ces proportions sont inversées chez les hommes : 33% des hommes séparés ont connu une baisse de leur niveau de vie et 60% une hausse. Les hommes connaissent plus souvent que les femmes une diminution de leur réseau de soutien (Kaljmin, 2015).

Enfin, l’étude met en évidence que la dégradation de la santé mentale passe en partie par la perte de revenu chez les femmes qui se sont séparées (19,2 % de l’accroissement du risque d’épisode dépressif est lié à la baisse du niveau de vie) ; un critère qui ne joue pas chez les hommes. Chez eux, c’est la perte de soutien de l’entourage qui joue, et ce dans une faible mesure (5,5 % de l’effet).

Certaines limites des données n’ont pas permis d’aller plus loin dans les mécanismes explicatifs. Il n’a pas été possible d’identifier des variations dans ces effets selon les conditions de vie initiales (par exemple, selon la position dans la distribution de revenus avant séparation), de mettre en évidence les effets des remises en couple ou encore d’étudier une amélioration de la santé suite à une séparation quand cette dernière permet de mettre fin à des situations de couple délétères. Par ailleurs, ne disposant pas d’information sur les dates auxquelles sont intervenus les changements socioéconomiques entre les deux vagues d’enquête, il s’avère difficile d’identifier des liens de causalité (et leur direction) entre différents phénomènes imbriqués que constituent une rupture, la perte de soutien ou de revenus et la dépression..

L’étude montre toutefois que la concomitance de ces éléments au moment des séparations augmente les risques pour la santé mentale. Elle met en évidence des mécanismes différents chez les femmes et chez les hommes. Les femmes ont en moyenne des revenus individuels plus faibles, en lien avec la répartition asymétrique des activités domestiques et professionnelles entre conjoints. Cette disparité des ressources au sein du couple les amène à connaître plus souvent que les hommes une baisse de niveau de vie suite à une séparation (Bonnet et al., 2015a). Les auteures montrent qu’au-delà de ce coût économique de la séparation, la dégradation du niveau de vie des femmes séparées contribue aussi à la dégradation de leur santé mentale.

Tableau - Effet de la séparation sur le risque de déclarer un événement dépressif majeur (EDM) en 2010 et contribution des changements sociaux et économiques au cours de la période

Bibliographie

Amorim, P., Lecrubier, Y., Weiller, E., Hergueta, T., & Sheehan, D. (1998). DSM-IH-R psychotic disorders: Procedural validity of the Mini International Neuropsychiatric Interview (MINI). Concordance and causes for discordance with the CIDI. European Psychiatry, 13(1), 26–34.

Sheehan, D. V., Lecrubier, Y., Harnett Sheehan, K., Amorim, P., Janavs, J., Weiller, E., et al. (1998). The Mini-International Neuropsychiatric Interview (M.I.N.I.): The development and validation of a structured diagnostic psychiatric interview for DSM-IV and ICD-10. Journal of Clinical Psychiatry, 59(Suppl 20), 22–33.

Source : Anne-Lise Biotteau, Carole Bonnet, Emmanuelle Cambois, 2018, Risk of Major Depressive Episodes After Separation: The Gender-Specific Contribution of the Income and Support Lost Through Union Dissolution, European Journal of Population.

Contacts : Carole Bonnet, Emmanuelle Cambois

En ligne : décembre 2019