L’Allemagne et ses minorités, ou les surprises du recensement de 2011

Le 31 mai 2013, Destatis, l’Office fédéral allemand de la statistique, a rendu publics les premiers résultats du recensement réalisé en mai 2011.

Surprise : la population allemande compte 1,5 million d’habitants de moins que prévu. En France comme en Allemagne, cette découverte a suscité des commentaires pessimistes : « résultat alarmant », « déclin démographique », « erreur de calcul »…Or cet écart n’a rien à voir avec la faible natalité de l’Allemagne. Mieux encore, un tel décalage entre estimations courantes et recensement s’observe dans tous les pays occidentaux, y compris en Angleterre et en France. Autre surprise, mais d’une autre nature : le faible rendement des questions sur la religion auprès de la population musulmane. L’auteur revient sur ces deux découvertes, en les replaçant dans leur contexte juridique et sociopolitique.

Les premières données du recensement de 2011, divulguées le 31 mai dernier [1], étaient très attendues, car le dernier recensement était antérieur à la réunification : il remontait à 1987 pour la République fédérale et à 1981 pour la RDA. De multiples difficultés expliquent ce retard (encadré 1). Les démographes durent se rabattre dans l’intervalle sur d’autres sources : les registres municipaux, d’une part, dont la qualité s’érodait, faute d’un relevé systématique des départs et d’une bonne transmission des changements de résidence d’un Land à l’autre ; le Mikrozensus, de l’autre, vaste enquête annuelle auprès d’un échantillon au centième (830 000 personnes) tiré dans une base de logements obsolète. Une mise à jour s’imposait.

Encadré 1. Recensement allemand : les raisons du retard
La RFA avait dû suspendre le recensement de 1983 à la suite d’une campagne de protestations contre le transfert de données sensibles (comme la religion) vers d’autres fichiers. En l’absence d’un équivalent de la loi « Informatique et libertés », la Cour constitutionnelle de Karlsruhe prononça le 15 décembre 1983 un « jugement sur le recensement » (Volkszählungsurteil) qui fit date : tout membre d’une société de droit devait pouvoir déterminer l’usage et la divulgation des données statistiques le concernant. Ce principe d’auto-détermination en matière d’information (informationnelle Selbstbestimmung) imposait de refondre les procédures de collecte et de traitement. Un nouveau recensement fut mené à bien en 1987, mais rencontra encore de vives oppositions.
À la sécurisation juridique des opérations s’ajoutait la nécessité pour l’État fédéral d’obtenir le consensus des Länder sur leur coordination et leur financement. Tout cela prit du temps, mais l’Allemagne respecta l’année-butoir fixée par le règlement européen de 2008, qui enjoignait les États-membres de l’Union de prendre 2011 pour année de référence [2].

Pour des raisons financières, les organisateurs des recensements dans les pays industriels préfèrent miser désormais sur les techniques d’échantillonnage et d’estimation [3]. L’Allemagne n’a pas échappé à cette tendance. Après avoir recoupé plusieurs sources administratives, Destatis a interrogé tous les propriétaires de logements. Il a tiré dans cette base un échantillon réunissant près de 10 % de la population, qui a répondu à une « enquête de recensement ». Les maisons de retraite et autres institutions ont fait l’objet d’un recensement exhaustif. Une post-enquête de contrôle est venue couronner le tout. En définitive, un tiers de la population a été contacté. Les résultats publiés sont extrapolés à l’ensemble de la population et rapportés à la date de référence du recensement, le 9 mai 2011.

Immigration : moins de « secondes générations » qu’en France

L’immigration occupe une place de choix dans les premiers résultats publiés. Les immigrés forment 13,2 % de la population, dont la moitié installés depuis plus de vingt ans. S’y ajoutent 5,7 % de personnes ayant au moins un parent immigré (Sans compter l’immigration survenue avant 1955, composée surtout de rapatriés provenant des territoires situés aujourd’hui dans les pays slaves mitoyens) . Ces deux générations réunies forment la population « ayant un arrière-plan migratoire » (Mit Migrationshintergrund (le mot Hintergrund étant calqué sur l’anglais background), soit 18,9 % de la population totale. C’est un peu en dessous des estimations issues du Mikrozensus, qui donnaient 19,5 % en 2011.

L’ordre de grandeur est proche de ce qu’on observe en France, avec toutefois un partage différent entre les générations [4]. Les « secondes générations » (personnes nées sur place mais ayant au moins un parent immigré) sont proportionnellement moins nombreuses en Allemagne qu’en France (6 % au lieu de 10 %). En effet, c’est dans les années 1950-1974 que la France a accueilli le plus de migrants (environ le double des flux actuels), la migration de travail ayant été ensuite relayée par le regroupement familial et la migration matrimoniale à un niveau moins soutenu. L’Allemagne, de son côté, avait déjà une immigration de main d’œuvre avant 1974, mais c’est seulement au cours des années 1990 qu’elle est devenue le plus grand pays d’immigration d’Europe (avant de céder la place à l’Espagne dans les années 2000). Outre les migrants turcs, les Allemands ont accueilli à cette époque les réfugiés des Balkans (dont beaucoup sont repartis depuis) ainsi que les migrants russes et kazakhs se réclamant d’une origine allemande.

Après un tarissement des flux d’entrée à la fin de la décennie 2000, l’Allemagne est redevenue depuis peu un grand pays d’immigration en Europe : près d’un million d’entrées enregistrées en 2011, plus d’un million en 2012, venant principalement d’Europe centrale, mais avec une montée rapide des migrants espagnols et grecs, du fait de la crise économique. Ces flux sont cependant trop récents pour avoir pu former sur place une « seconde génération » aussi importante qu’en France. D’où le décalage observé avec la France.

Au sein des migrants ou enfants de migrant(s) fixés en Allemagne et recensés en 2011, les pays d’origine les plus représentés sont la Turquie (17,9 %), la Pologne (13,1 %), la Fédération russe (8,7 %), le Kazakhstan (8,2 %), l’Italie (5,3 %), la Roumanie (3,7 %), la Grèce (2,4 %), l’Autriche (2,2 %) et la Croatie (2,2 %). Ces deux générations réunies forment un ensemble plutôt jeune : 42,1 % ont moins de 30 ans, contre 27,8 % dans le reste de la population allemande. Seuls 9 % ont 65 ans ou plus, contre 23,3 %.

Le recensement fait apparaître de fortes variations dans la répartition géographique des migrants ou enfants de migrant (Figure 1). Si les aires d’implantation sont largement fonction du degré d’urbanisation et d’industrialisation, un facteur spécifique intervient dans les nouveaux Länder : l’héritage de la RDA, qui était fermée à l’immigration. Abandonnée à la fin des années 1990 par le gouvernement Schröder, l’idée que « l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration » semble persister à l’Est, tant dans les faits que dans les représentations.

Figure 1. Part de la population immigrée ou ayant au moins un parent immigré, selon le recensement allemand de 2011.

Notes : Les hachures signalent les « nouveaux Länder »

Plus de logements que prévu, mais moins d’habitants


L’immigration intervient également dans l’une des surprises majeures du recensement. À la mi-2011, les estimations de population tirées des registres locaux et du suivi annuel des événements démographiques donnaient 81,7 millions d’habitants. Or le recensement en a trouvé 1,5 million de moins, soit 80,2 millions. Le nombre de logements, en revanche, s’est avéré supérieur aux attentes d’un demi-million (40,8 millions au lieu de 40,3).

Un journaliste du Spiegel s’est interrogé sur ce million et demi d’habitants « évaporés du jour au lendemain ». Mais pareille dérive dans les estimations de population n’est guère surprenante vu l’ancienneté des derniers recensements disponibles : 25 ans à l’Ouest, 30 ans à l’Est. En Angleterre-Galles, par exemple, le recensement décennal se situe tantôt en dessous des estimations courantes (-1 140 000 en 2001), tantôt au-dessus (+ 464 000 en 2011) [5].

Même oscillation en France : le recensement a affiché en 1999 un demi-million d’habitants de moins que prévu (après 9 années d’estimations), mais 420 000 de plus en 2004 (le nouveau mode de collecte étant devenu plus précis) - une incertitude que l’INSEE s’emploie désormais à résorber avec le système tournant des enquêtes annuelles de recensement [6].

Les migrants-fantômes des nouveaux Länder

Dans l’Allemagne de 2013, la « disparition » comptable d’une telle quantité d’habitants est propre à raviver le sentiment du déclin démographique. Il est vrai qu’en raison d’une fécondité très inférieure au seuil de remplacement (moins de 1,4 enfant par femme), le pays enregistre chaque année quelque 190 000 décès de plus que de naissances, alors qu’en France les naissances l’emportent sur les décès d’environ 250 000 unités. Pourtant, la révision à la baisse du nombre total d’habitants n’a rien à voir avec la faiblesse de la natalité allemande. L’étude du recensement montre en réalité que le problème vient d’abord de l’enregistrement incomplet des sorties d’étrangers hors du territoire, plus spécialement ceux qui ont quitté les Länder de l’Est.

En effet, le déficit comptable varie de façon spectaculaire selon la nationalité et le Land (Figure 2). Il est infime pour la population de nationalité allemande : -0,6 %, avec des pointes modestes dans les villes-États de Berlin ( 2,5 %) et de Hambourg ( 3,3 %), ce qui constitue un résultat remarquable. Manquent à l’appel, en revanche, pas moins de 15 % de la population étrangère estimée à partir des registres. Le nombre total d’étrangers recensés en Allemagne recule ainsi de 7,3 millions à 6,2, soit 7,7 % de la population au lieu de 8,9 %.

Figure 2. Écart relatif entre la population recensée en mai 2011 et les estimations courantes, par Land et par nationalité (en %).

Notes : Les hachures signalent les Nouveaux Länder
Source : Destatis, Office fédéral de la statistique

 

Doit-on imputer ce déficit à une couverture insuffisante des étrangers par le recensement ? Cette hypothèse ne tient pas, car les variations du déficit d’un bout à l’autre de l’Allemagne sont beaucoup trop fortes pour pouvoir refléter la qualité inégale de la couverture. L’inventaire des logements qui a précédé le repérage des résidents, étrangers compris, a suivi partout la même méthode. Il est exclu que les étrangers aient esquivé les agents recenseurs dans des proportions aussi variables à travers le pays. Le problème ne tient pas au recensement mais, selon toute vraisemblance, à la gestion des fichiers utilisés pour les estimations courantes dans les Länder de l’Est. Déjà peu nombreux dans ces Länder, les migrants venus d’Europe centrale (Pologne, Hongrie, Slovaquie...) les ont souvent quittés pour l’Ouest, plus florissant, ou pour revenir au pays, mais sans être radiés des registres locaux. Quand arrive l’épreuve de vérité du recensement, ces migrants-fantômes ne sont plus là pour répondre. On attend avec intérêt les analyses que les statisticiens allemands produiront à ce sujet.  

Encadré 2. Des données inédites sur les couples homosexuels avec enfants
Alors que les publications du recensement britannique de 2011 multiplient les analyses sur les « races », les religions et les langues, celles du recensement allemand évoquent les minorités avec plus de discrétion. Parmi les innovations notables figure la mention expresse des partenariats civils selon le sexe des contractants. Destatis estime ainsi aux alentours de 34 000 le nombre de partenariats homosexuels en vigueur en Allemagne, dont 60 % masculins et 40 % féminins. Ces couples élèveraient quelque 5 700 enfants. Dans 83 % des cas, leurs parents sont des couples féminins.

Religion : des résultats spectaculaires et décevants

Le fait religieux, croisé avec l’immigration, occupe une grande place dans les résultats publiés à ce jour. Deux questions ont été posées. La première est obligatoire : elle recense, pour des raisons fiscales, les appartenances aux « collectivités religieuses de droit public », dont l’islam ne fait pas partie. Cas unique dans tout le recensement, la seconde question est facultative ; elle demande aux personnes qui n’ont déclaré aucune appartenance religieuse officielle si elles se reconnaissent néanmoins dans une religion, une croyance ou une conviction philosophique. L’islam était divisé en trois branches : sunnite, chiite et alévi (islam plus libéral, présent en Turquie). Ce dispositif à deux étages traduit directement la conception allemande des relations entre l’État, l’individu et les religions (encadré 3).

Encadré 3. État et confession en Allemagne : les bases juridiques des questions sur la religion
La Loi fondamentale de 1949 dispose, dans son article 140, que « nul n’est tenu de déclarer ses convictions religieuses ». Elle reprend de la Constitution de Weimar (1919) le principe de séparation des Églises et de l’État, qui n’interdit aucunement leur coopération [7]. Les grandes Églises chrétiennes jouissent d’un statut de « collectivité religieuse de droit public » (öffentlich-rechtliche Religionsgesellschaft), mais sans être intégrées à l’appareil d’État. Les fidèles qui acceptent de verser un impôt d’Église autorisent son prélèvement à la source par l’employeur, puis son versement à la collectivité religieuse de leur choix par l’administration fiscale. À chaque déclaration de changement de domicile, l’administration met à jour la liste des contribuables confessionnels transmise aux Églises. Dans l’idée du législateur, le recensement offre l’occasion de vérifier la qualité de ces listes.
Réservé aux institutions religieuses anciennes et durables, ce régime légal ne bénéficie pas à l’islam. Les musulmans et les adeptes des autres courants spirituels peuvent cependant s’organiser en associations religieuses privées, protégées par un droit fondamental d’«autodétermination». C’est à eux que s’adressait la question facultative du recensement sur les convictions religieuses. 

Les résultats combinés des deux questions sur la religion sont à la fois spectaculaires et décevants (Figure 3). On mesure à nouveau le poids de l’héritage communiste dans les nouveaux Länder : sans expérience de l’impôt religieux et largement déchristianisés, les trois quarts des habitants de l’Est se déclarent étrangers aux Églises officielles ou refusent de répondre, contre un cinquième seulement à l’Ouest. Par ailleurs, les dirigeants de Destatis n’ont pas caché leur déception en découvrant que les religions non chrétiennes avaient recueilli seulement 5,3 % des réponses, dont 1,9 % pour l’islam : « cela signifie malheureusement que le recensement de 2011 ne peut fournir de résultats fiables pour ces religions en Allemagne. »

Figure 3. Déclaration de l’appartenance religieuse au recensement allemand de 2011.

Note : les cinq Nouveaux Länder figurent tous en tête du tableau. 


Un test préalable avait montré que les personnes faiblement instruites avaient du mal à saisir la notion juridique de « collectivité religieuse de droit public » et ne comprenaient guère le filtre de la première question sur la seconde [8]. Les considérations juridiques ont cependant prévalu et le questionnaire n’a été retouché qu’à la marge.
Mais l’extrême prudence des musulmans au recensement ne peut être isolée du contexte général. Le recensement s’est déroulé dans les remous de la vaste polémique suscitée par l’essai de Thilo Sarrazin, Deutschland schafft sich ab (« L’Allemagne court à sa perte »), paru à la fin du mois d’août 2010. Membre du SPD, chargé des finances au Sénat de Berlin avant de siéger au directoire de la Banque fédérale d’Allemagne, l’auteur s’en était pris vivement à l’immigration musulmane, accusée de ne pas vouloir s’intégrer, de plomber le financement de la protection sociale et de « dégrader notre capital humain ».
La polémique a fait rage dans tout le pays [9]. Selon Die Zeit, les ventes de l’essai dépassèrent le chiffre de 600 000 en novembre 2010 pour franchir le seuil des 1,5 million fin 2011. Les intellectuels d’origine turque ont riposté, telle Hilal Sezgin dans un ouvrage collectif paru en février 2011 [10]. Sans trancher la question de savoir si le pamphlet de Thilo Sarrazin a révélé un état d’esprit latent ou l’a exacerbé, le fait est que le printemps 2011 n’était guère propice à une déclaration sereine de l’appartenance à l’islam dans le cadre du recensement.

Références

[1] Destatis, Zensus 2011: ausgewählte Ergebnisse. Tabellenband zur Pressekonferenz, Wiesbaden, mai 2013.
[2] Règlement (CE) n° 763/2008 du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne du 9 juillet 2008 concernant les recensements de la population et du logement.
[3] D. Coleman, "The Twighlight of the Census" [« Le crépuscule du recensement »], Population and development review, 38 (supl. 1), 2012, pp. 334-351.
[4] P. Breuil et al., « Les immigrés, les descendants d’immigrés et leurs enfants », France, portrait social 2011, Paris, Insee, 2011.
[5] Office for national statistics, "Components of population change and the mid-year population estimates", London, February 2013.
[6] F. Héran et L. Toulemon, « Que faire quand la population recensée ne correspond pas à la population attendue ? », Population et sociétés n° 411, avril 2005.
[7] F. Meisner (dir.), Droit des religions, Paris, CNRS éditions, 2010, s. v. « Allemagne », « Appartenance religieuse ».
[8] B. Gauckler, « Die Entwicklung des Fragebogens zur Haushalte-befragung des Zensus 2011. Ausgewählte Ergebnisse des quantitativen Feldpretests », Statistisches Bundesamt, Wirtschaft und Statistik, August 2011, pp. 718-734.
[9] B. Lestrade, « À propos du débat sur le livre de Thilo Sarrazin : quelle intégration scolaire et professionnelle réelle des immigrés ? », Allemagne d’aujourd’hui, n°195, janvier-mars 2011, p. 18-37.
[10] H. Sezgin (dir.), Manifest der Vielen. Deutschland erfindet sich neu [« L’Allemagne se réinvente »] Berlin, Blumenbar, 2011 (une trentaine d’auteurs issus de l’immigration musulmane répondent à T. Sarrazin).

Contact : François Héran

Mise en ligne : juin 2013