Gouverner les mœurs. La lutte contre l’avortement en France, 1890-1950

Entre les années 1930 et les années 1950, les autorités françaises, sous l’influence d’une croisade anti-avortement plus puissante que jamais, ont cru - ou voulu croire - qu’il était possible d’empêcher l’avortement. La documentation historique rassemblée et exploitée par Fabrice Cahen dans son livre Gouverner les mœurs. La lutte contre l’avortement en France, 1890-1950 permet d’établir le tableau détaillé d’une expérience qui n’est plus seulement celle de la prohibition et des sanctions éparses du XIXe siècle, mais bien celle d’une politique volontariste et systématique. L’usage, à deux reprises, de la guillotine par le régime de Vichy en matière d’avortement est bien connu du grand public. D’autres réalités sont mises en lumière dans le livre : ainsi, le fait qu’il y eut en moyenne une dizaine de condamnations pénales par jour dans les années 1940. Ou encore qu’il existait des services de police judiciaire spécialisés dans la traque de l’avortement, à Paris et dans certains départements, et qu’aux débuts de la IVe République un juge d’instruction parisien menait un combat personnel contre les médecins soupçonnés d’avortements, échangeant directement des informations avec l’Ordre des médecins.

L’ouvrage ne se contente pas d’expliquer comment les femmes voulant interrompre leur grossesse (et les tiers intervenant dans leur démarche et dans l’acte lui-même) se débrouillaient pour contourner les lois, que ce soit en détournant d’innombrables objets et produits ou en usant de subterfuges divers à l’égard des autorités. Il offre un cas d’étude pour comprendre concrètement comment l’accumulation d’interdictions peut pousser les infracteurs à rivaliser d’imagination et à constituer des réseaux informels, pouvant engendrer de véritables business.

Une relative particularité de la lutte contre l’avortement fut sa dépendance à l’égard de la rumeur et des dénonciations. La guerre anti-avortement menée dans le tiers central du vingtième siècle a abouti à une explosion de surveillance mutuelle et de délation. C’est à ce prix que les autorités judiciaires ont pu accroître significativement leurs chiffres d’activité, non sans engendrer des relations délétères dans les villages ou les quartiers, et non sans fragiliser la relation de confiance entre femmes et médecins. Ces derniers sont, dans l’ensemble, restés fidèles à leurs principes professionnels, ayant continué à soigner toutes les malades, mêmes celles dont ils désapprouvaient le geste ayant entraîné l’affection. Cependant beaucoup n’ont pas hésité à stigmatiser, malmener voire brutaliser les patientes ; ou encore à empêcher les femmes suspectant une grossesse inopinée d’accéder à temps à la confirmation de leur état. Au moment où certains analystes tendaient à rattacher l’avortement aux pratiques de régulation des naissances en général – laissant à la seule métaphysique le loisir de le définir autrement - des activistes et une partie du corps médical s’employaient à ce que l’interruption de grossesse reste difficile d’accès, honteuse voire traumatisante.

Mise en ligne : janvier 2017.