Laurent Toulemon

nous retrace les évolutions de la famille en France depuis le baby-boom, à l’occasion du cycle de conférences Portraits de Familles, organisé par Paris Bibliothèques en partenariat avec l’Ined

© Raphaël Debengy

Directeur de recherche et responsable de l’unité « Fécondité, famille, sexualité », Laurent Toulemon a co-dirigé avec France Meslé et Jacques Véron le Dictionnaire de démographie et des sciences de la population paru chez Armand Colin. Auteur de nombreux articles sur la fécondité et la famille en France et en Europe, il est rédacteur en chef de la revue Population, avec Olivia Samuel et Anne Solaz. A l’occasion du cycle de conférences Portraits de Familles, organisé par Paris Bibliothèques en partenariat avec l’Ined, il retrace les évolutions de la famille en France depuis le baby-boom.

 (Entretien réalisé en mars 2015)

L’Ined participe au cycle de conférences « Portraits de Familles » organisé en 2015 dans les bibliothèques de la Ville de Paris. Quelle est l’origine de ce partenariat ?

« Portraits de familles » s’attaque à un sujet extrêmement vaste. Tout le monde parle de la famille : romanciers, philosophes, historiens, juristes, généalogistes, psychologues… Le cycle de conférences organisé par les bibliothèques de Paris dépeint la famille à travers ces multiples approches et ses organisateurs ont logiquement invité l’Ined à s’y associer. Car la démographie, qui s’intéresse à tout ce qui affecte la taille et la structure de la population, parle, elle aussi, de la famille. En contrepoint d’un discours littéraire, philosophique ou psychanalytique, elle offre un regard plus distancié, fondé sur la description et la mesure objective des faits.
Pour autant, la famille ne se prête pas facilement à l’« objectivation statistique » car elle oblige sans cesse à reconstruire les définitions. Il est beaucoup plus simple, par exemple, de compter des naissances que des couples. Aujourd’hui, le « couple » ne se confond plus avec le mariage, il n’implique pas non plus l’exclusivité sexuelle, ni même la résidence commune, puisque certains n’habitent pas ensemble… Certaines enquêtes privilégieront la déclaration spontanée, c’est-à-dire la réponse à la question « vivez-vous en couple ? », tandis que d’autres imposeront une définition « savante » homogène permettant des comparaisons entre groupes, dans le temps et dans l’espace. Sur des sujets plus sensibles, comme la contraception, l’avortement ou les violences familiales, ce sera tout l’art du questionnaire, du suivi des cohortes sur de longues périodes, d’extraire une forme de vérité statistique à partir des réponses des personnes à des questions identiques pour tous.

Pourquoi la démographie peut-elle nous éclairer sur la famille ?

D’abord parce que les changements démographiques s’imposent aux familles et modifient leurs structures, en particulier dans les solidarités entre générations. Ainsi, avec l’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement de la population, la façon de s’occuper des personnes âgées change. Les enfants ne sont souvent plus en mesure de prendre en charge leurs parents sous leur toit. La cohabitation, envisageable quand les personnes âgées étaient plus rares et les familles nombreuses plus fréquentes, n’est plus possible.
Mais nous ne sommes pas seulement passifs face aux changements démographiques, qui sont eux-mêmes affectés par les modifications des comportements familiaux. Ainsi le fait que les couples retardent la naissance du premier enfant est-il lié à la dissociation entre sexualité, vie de couple et procréation, aux difficultés du marché de l’emploi, à l’activité professionnelle des femmes…
Qu’il s’agisse de fécondité ou d’autres comportements, les démographes sont très vite amenés à observer des liens familiaux. Ils peuvent ainsi, en lien avec la sociologie, éclairer leurs évolutions.

Quarante ans après la fin du baby-boom, où en est la famille en France aujourd’hui ?

Dans les années 1960, certains voulaient mettre à bas la famille, assimilée à un carcan autoritaire. Si la fin du baby-boom signe la fin de la famille nombreuse, le modèle du couple avec enfants a bien résisté à la maîtrise de la fécondité. La révolution contraceptive ne s’est pas accompagnée d’une révolution conjugale : le couple reste une valeur très forte. En revanche, les contours de la famille ont énormément changé.
Aujourd’hui, seuls 6 % des enfants sont conçus par des parents ne vivant pas ensemble, contre 10 % dans les années 1970. Même si 72 % des couples sont mariés, le nombre de mariages diminue et commence à se rapprocher de celui des Pacs, qui ont connu un essor important depuis leur  création en 1999. Parallèlement, depuis une dizaine d’années, la vie de couple commence plus tôt chez les jeunes, sans que cette cohabitation soit synonyme d’engagement sur le long terme.
Avec la baisse de la mortalité, la mort ne sépare plus toujours les conjoints, qui ont souvent divorcé avant… Les ruptures d’union ont beaucoup augmenté (avant de se stabiliser vers les années 2000), avec l’idée répandue qu’un bon divorce vaut mieux qu’un mauvais mariage. Ces ruptures favorisent l’apparition de nouvelles formes de familles. Si la majorité des enfants mineurs (70 %) habitent encore au sein d’une famille « simple » (enfants et les deux parents), 11 % vivent dans une famille recomposée et 18 % une famille monoparentale.
Beaucoup d’autres pays ont connu ces bouleversements familiaux, raréfaction des mariages, augmentation des divorces, travail des femmes, etc. La particularité de la France est d’avoir gardé un niveau de fécondité relativement élevé et constant, proche du seuil de renouvellement des générations, d’environ deux enfants par femme.
Cela suscite dans l’Hexagone une vision un peu enchantée de la famille (« tout va bien parce que la fécondité va bien »), le discours dominant visant surtout à accompagner ses transformations. Les études démographiques confortent en partie cette vision positive, du moins contredisent-elles les discours nostalgiques du baby-boom (« c’était mieux avant »), en montrant une baisse des violences intrafamiliales, et une amélioration de la situation des femmes.