Que cache l’évolution de l’espérance de vie depuis deux siècles ?

France Meslé, directrice de recherche émérite à l’Ined, travaille sur la mortalité et les causes de décès. Ses travaux portent entre autres sur la mortalité aux très grands âges et la longévité. Elle est lauréate du prix de l’UIESP* en reconnaissance de sa contribution au domaine de la population.

(Entretien réalisé en septembre 2025)

Dans quels buts des recherches sur la santé et la mortalité sont-elles conduites ?

La mortalité est une des composantes essentielles de la dynamique des populations. La mesurer et déterminer ses évolutions sont indispensables à la compréhension des tendances démographiques. La mortalité est aussi un indicateur clé de l’état de santé d’une population. Dans les pays disposant d’un état civil complet et fiable, le suivi des progrès (ou reculs) de l’espérance de vie est le moyen le plus simple d’évaluer l’état de santé d’une population et des différents groupes qui la composent. L’étude des causes de décès permet de préciser les ressorts de ces évolutions. Bien sûr ces données sur la mortalité doivent être complétées par des enquêtes permettant de mieux cerner la fréquence des maladies et des incapacités.

En quoi consistent vos recherches ces dernières années ?

De longue date, je me suis intéressée à l’évolution des causes de décès en France et dans différents pays européens. Suivre cette évolution sur une longue période n’est pas chose facile. En effet pour établir une statistique des causes de décès, il faut classer la cause déclarée par le médecin dans une nomenclature, la Classification internationale des maladies. Cette dernière est régulièrement révisée pour tenir compte des progrès des connaissances médicales. Toutefois ces révisions introduisent des ruptures dans les séries qui compliquent l’analyse des évolutions. Nous avons à l’Ined développé une méthode de reconstruction de séries cohérentes de décès par cause et l’avons appliqué à différents pays européens, aux USA et au Japon. Ces séries sont disponibles en ligne.

Par ailleurs je participe à un groupe de recherche international sur les causes multiples de décès qui s’appuie sur la prise en compte de l’ensemble des informations figurant sur le certificat de décès pour mieux comprendre la complexité des processus qui mènent à la mort.

Enfin je m’intéresse particulièrement à la mortalité aux très grands âges et fais partie des gestionnaires de la base de données IDL (International Database on Longevity) qui publie des informations sur les personnes décédées à 105 ans et plus. Au-delà de l’intérêt anecdotique de connaître les records de longévité, le recueil de données validées permettra à terme de mieux connaître les risques de décès aux très grands âges pour lesquels les estimations sont encore incertaines.

L’analyse des causes de décès a-t-elle éclairé les mécanismes de progrès de l’espérance de vie et son ralentissement dans certaines régions du monde ?

L’analyse des causes de décès a été un élément essentiel à la conception de la théorie de la transition sanitaire. Dans une première étape, définie comme la transition épidémiologique par Abdel Omran, l’espérance de vie a augmenté du fait de la réduction drastique des maladies infectieuses qui a permis une baisse de la mortalité à tous les âges mais surtout chez les enfants. Amorcée dès la fin du 18e siècle dans certains pays européens, cette transition épidémiologique s’est ensuite diffusée progressivement à l’ensemble du monde au 19e et au 20e siècles. Dans les années 1950 et 1960 toutefois, les progrès se sont essoufflés dans les pays les plus avancés. Les maladies chroniques, au premier rang desquelles les maladies cardio-vasculaires et les maladies de société, comme l’alcoolisme, le tabagisme ou les accidents de la route, étaient devenues les principales causes de décès et freinaient la poursuite des progrès. Dans le dernier quart du 20e siècle toutefois, grâce à toute une série d’interventions allant de la lutte anti-tabac au développement d’une chirurgie de pointe, en passant par la mise au point de nouvelles thérapeutiques, la mortalité par maladies de l‘appareil circulatoire a pu être considérablement réduite, à des âges de plus en plus élevés. On a alors parlé de révolution cardio-vasculaire.

Depuis une quinzaine d’années, on observe à nouveau un ralentissement des progrès laissant penser que l’on aborde peut-être une nouvelle étape de la transition sanitaire. La montée des maladies neuro-dégénératives et la recrudescence de certaines maladies infectieuses (grippe et bien sûr Covid) freinent la baisse de la mortalité. Seule l’étude des causes de décès pourra apporter des explications à ce phénomène récent. 

* International Union for the Scientific Study of Population