Fécondité et domaine d’étude selon le genre

Tandis que la participation des femmes dans l’éducation supérieure a rattrapé, voire dépassé, celle des hommes, de grandes différences persistent en matière de choix du domaine d’étude. À ce jour, nous connaissons mal les mécanismes expliquant le lien entre la fécondité et le domaine d’étude pour les hommes et les femmes. Alessandra Trimarchi et Jan Van Bavel (2018) ont étudié les différences de genre des effets des revenus escomptés sur la fécondité ainsi que la composition de genre des disciplines d’étude.

Récemment, des approches théoriques de la démographie de la famille ont mis en avant le rôle de l’égalitarisme de genre en tant que moteur de la fécondité à la fois dans la société dans son ensemble et au sein des ménages, soulignant le fait que les femmes les plus éduquées avaient des taux de deuxième et de troisième naissance plus élevés que les femmes moins instruites, au moins dans certains contextes (Esping-Andersen et Billari 2015 ; Goldscheider, Bernhardt, et Lappegård 2015). Ce phénomène peut notamment s’expliquer par le fait que le revenu escompté des femmes très éduquées a pris plus de poids dans les décisions de fécondité, et qu’il est positivement lié à la décision d’avoir un enfant, tandis qu’avec l’implication accrue des hommes dans l’éducation, le coût d’opportunité de la parentalité, à savoir les gains auxquels il faut renoncer pour s’occuper des enfants, devient un facteur plus important.

Revenus escomptés et incidence sur la fécondité

Afin d’examiner les aspects économiques de l’éducation et leurs effets sur la fécondité, les auteurs de cette étude se sont concentrés sur les niveaux de revenus que peuvent offrir les diplômes. Le choix d’une discipline constitue un trait saillant du parcours éducatif des individus, en particulier depuis l’essor de l’éducation supérieure. Étant donné que les individus choisissent leur domaine d’étude relativement tôt dans leur parcours de vie, on peut supposer que ce choix est moins affecté par la fécondité (c’est-à-dire endogène à la fécondité) que par le revenu perçu avant la grossesse, compte tenu de l’impact connu de l’arrivée ou du désir d’enfant sur les revenus. Les questions d’endogénéité* sont particulièrement problématiques lorsque les informations détaillées sur le statut d’emploi, la profession et le revenu ne sont pas disponibles, c’est pourquoi les auteurs préfèrent examiner les revenus escomptés, estimés en fonction du diplôme obtenu précédemment dans le parcours de vie, plutôt que les revenus réels.

Grâce aux données de l’enquête européenne sur les forces de travail (EFT-UE) et des modèles MCO (moindres carrés ordinaires), les auteurs ont estimé les revenus escomptés par pays, sexe et diplôme. Ils ont ensuite relié ces estimations aux études Générations et genre (GGS) de l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, la Lituanie, la Pologne et la Roumanie. Puis, ils ont estimé des modèles pour les hommes et les femmes séparément, par pays, en rendant compte de l’hétérogénéité non observée selon les épisodes de naissance pour analyser conjointement la transition vers la première et la seconde naissance. Cette méthodologie permet de tester si la discipline d’étude affecte la fécondité à travers deux mécanismes : les revenus escomptés et la composition de genre de la discipline.

*Deux variables sont endogènes lorsqu’elles sont déterminées ensemble.

Des comportements relativement similaires entre femmes et hommes en matière de fécondité

Les auteurs n’ont identifié aucun effet du revenu escompté sur la transition vers la paternité, excepté en Pologne, où il a un effet négatif statistiquement significatif, ce qui implique qu’un revenu escompté plus élevé est associé à un moindre taux de première naissance chez les hommes. Cet effet n’est cependant plus statistiquement significatif lorsque l’éducation du partenaire est incluse dans le modèle. Sur la figure apparaît l’effet du revenu escompté sur le taux de deuxième naissance chez les hommes. Les auteurs montrent qu’il existe un lien positif entre le revenu escompté et le taux de deuxième naissance chez les hommes (et dans une moindre mesure chez les femmes) en Belgique, tandis que le lien est négatif dans les autres pays, plus particulièrement en Bulgarie et en Roumanie. De plus, dans les contextes étudiés, la composition de genre de la discipline s’avère plus utile pour comprendre la transition vers la première naissance que vers la seconde.

Effets du revenu escompté du conjoint sur la transition vers la seconde naissance

Pays
●Modèle de base ▲Base+Éducation du partenaire

Note : Tous les modèles incluent des splines de durée, l’âge à la première naissance, les cohortes, l’éducation du père et de la mère, le nombre de frères et sœurs.

Pour résumer, les résultats montrent une forte hétérogénéité selon les contextes, mais des mécanismes similaires pour les hommes et les femmes dans un même contexte. Cette étude nous permet de mieux comprendre l’effet du domaine d’étude sur la fécondité des hommes et des femmes en considérant deux caractéristiques des disciplines d’étude : les revenus escomptés et la composition de genre. Cette étude suggère que les facteurs des comportements familiaux des hommes et des femmes pourraient être plus proches que ce à quoi nous nous attendons. Les changements sociétaux des trois dernières décennies pourraient conduire à un renforcement du rôle des hommes dans la prise des décisions liées à la fécondité, ce qui risque de ne pas apparaître dans les études si nous continuons de nous concentrer uniquement sur les femmes.

Références bibliographiques :

Source : Alessandra Trimarchi, Jan Van Bavel, 2018, Gender differences and similarities in the educational gradient in fertility: The role of earnings potential and gender composition in study disciplines, Demographic Research, vol. 39, p. 381–414.

Contact : Alessandra Trimarchi

Mise en ligne : septembre 2019