Histoire génétique des populations afro-américaines d’Amérique du Sud : le cas emblématique des « Noirs Marrons »

Diverses sources historiques attestent qu’environ 7 millions d’Africains ont été déplacés comme esclaves en Amérique du Sud entre 1526 et 1875. Les données d’archive indiquent que les ports d’embarquement des captifs, notamment à destination du Brésil, de la Colombie et du plateau des Guyanes, étaient situés sur le golfe du Bénin, cette grande région constituée par les façades maritimes du Ghana, du Togo, du Bénin et du Nigeria. Nombre d’esclaves sont cependant parvenus à échapper à la captivité et ont formé des communautés clandestines organisées : les Bushinengué, communément appelés « Noirs Marrons » qui vivent toujours dans un relatif isolement au sein des milieux forestiers recouvrant la Guyane française et le Suriname. Si les ports d’embarquement des esclaves sont documentés, les pays dont ils proviennent à l’intérieur du continent africain et le degré de métissage des esclaves et de leurs descendants avec les populations environnantes restent en revanche peu connus.

Les auteurs de cette étude, qui disposaient déjà de données sur la diversité génétique et l’expansion des populations de langue bantoue en Afrique de l’Ouest, ont réalisé une série d’analyses génomiques afin de caractériser l’ascendance africaine des Noirs Marrons. L’analyse de plus de 4,3 millions de marqueurs génétiques de l’ADN – dans le cas présent, le polymorphisme nucléotidique (SNP ou Single Nucleotide Polymorphism) – a permis : 1) de déterminer les profils génétiques de trois populations afro-américaines et de nombreuses populations d’Afrique de l’Ouest ; 2) de comparer ces résultats avec la base de données génomiques des populations continentales d’Afrique, d’Europe, d’Amérique et d’Asie de l’Est (The 1000 Genomes Project Consortium, 2015).

Parmi les trois populations sud-américaines originaires d’Afrique, les Noirs Marrons sont ceux qui ont l’ascendance africaine la plus élevée : elle représente la quasi-totalité de leur génome (97 %). Il s’agit de la plus forte ancestralité africaine qui s’est maintenue au sein du continent américain durant plus de quatre siècles. À l’inverse, un brassage génétique important est observé chez les Afro-Brésiliens dont l’ascendance européenne est de 23 %, ainsi que chez les Afro-Colombiens dont 11 % et 13 % environ des gènes ont, respectivement, des origines européennes et américaines.

Pour mieux caractériser les origines africaines de ces trois populations, une analyse en composantes principales (ACP) a été réalisée. Nous observons que les Noirs Marrons et les Afro-Colombiens ont une proximité génétique élevée avec les populations actuelles du Ghana, du Bénin et des groupes ethniques de l’ouest du Nigeria, tandis que les Afro-Brésiliens sont génétiquement proches des populations de langue bantoue du Cameroun, du Gabon et d’Angola.

Outre une meilleure connaissance des origines africaines des Noirs Marrons de la Guyane française et du Suriname, cette recherche illustre l’apport des marqueurs génétiques à l’histoire et aux migrations anciennes des populations humaines.

Source : Fortes-Lima C., Gessain A., Ruiz-Linares A., Bortolini M.C., Migot-Nabias F., Bellis G., Moreno-Mayar J.V., Restrepo B.N., Rojas W., Avendaño-Tamayo E., Bodoya G., Orlando L., Salas A., Helgason A., Gilbert M.T.P., Sikora M., Schroeder H., Dugoujon J.M., 2017, « Genome-wide ancestry and demographic history of African-descendant Maroon communities from French Guiana and Suriname », American Journal of Human Genetics, 101, p. 725-736.

Pour aller plus loin : The 1000 Genomes Project Consortium, 2015, « A global reference for human genetic variation », Nature, 526, p. 68-74.

Contact : Gil Bellis

Mise en ligne : juin 2020