Les hommes célibataires marginalisés en Chine rurale

Si les déterminants socio-économiques contribuant au sentiment de bien-être en Chine ont fait l’objet de recherches, la possibilité pour les individus d’atteindre les objectifs qu’il se sont fixés en termes de vie conjugale et familiale est rarement prise en compte.

Dans la société chinoise contemporaine, se marier et fonder une famille constitue toujours des étapes clés du passage à l’âge adulte. Le mariage hétérosexuel, qui demeure la norme, permet en effet d’accéder à un certain nombre de prérogatives sociales et familiales. L’attachement au mariage est toutefois difficile à concilier avec le caractère sélectif du marché matrimonial en Chine rurale, dans lequel les femmes susceptibles de chercher à se marier sont significativement moins nombreuses que les hommes dans la même situation.

Mobilisant les données d’une étude effectuée en 2014-2015 dans trois districts ruraux de la province du Shaanxi, Isabelle Attané et Xueyan Yang ont analysé le lien entre une situation de célibat non choisi et la qualité de vie.
Ces trois districts ont été retenus du fait du fort déséquilibre enregistré entre les sexes (avec en 2010 respectivement 158, 183 et 185 hommes pour 100 femmes dans la population des 15 ans ou plus qui n’ont jamais été mariés), mais aussi parce qu’ils se situent dans une région pauvre — le critère économique étant déterminant dans la probabilité de se marier en Chine rurale.

Des facteurs économiques invoqués en premier lieu

Les célibataires enquêtés imputent principalement leur difficulté à se marier à des motifs économiques : 85% d’entre eux évoquent leurs faibles revenus, voire leur situation de pauvreté (80%), et, pour 51%, le fait de ne pas être propriétaire de leur logement. Hormis ces raisons économiques, deux-tiers des célibataires enquêtés incriminent le faible nombre de femmes sur le « marché du mariage ».

L’impact du célibat non choisi sur la qualité de vie et la santé

Les hommes célibataires sont plus nombreux que les mariés à déclarer une mauvaise qualité de vie (respectivement 58% et 28%), et cela est d’autant plus le cas pour les plus âgés ou les plus pauvres d’entre eux.
Chez les célibataires interrogés, qualité de vie et niveau de satisfaction sexuelle sont également positivement associés. En effet, si les rapports sexuels avant le mariage sont de plus en plus fréquemment admis dans la société chinoise, le changement est plus lent en milieu rural où le mariage demeure le cadre socialement reconnu des relations sexuelles. Ainsi, plus d’un célibataire sur trois n’a jamais eu de relation sexuelle dans sa vie.   
En outre, 38% des célibataires évaluent négativement leur état de santé ; les trois-quarts d’entre eux (70%) ont parfois, ou la plupart du temps au cours de la semaine précédant l’entretien, considéré leur vie comme en échec, contre un homme marié sur deux (48%).

Le poids des normes sociales

La qualité de vie des hommes célibataires est également affectée par la pression sociale qu’ils subissent du fait de leur célibat. La pression familiale est déplorée par 81% des célibataires, tandis que 68% se plaignent des commérages à leur encontre que suscite leur statut de célibataire. 45% des célibataires disent être victimes de rejet.

Part de célibataires considérant différentes situations comme parmi les plus difficiles à supporter du fait de leur célibat (choix multiples, en %)

L’échantillon retenu comprend 655 hommes mariés, remariés ou en couple et 526 hommes n’ayant jamais été mariés.

Source : Isabelle Attané, Xueyan Yang, 2018, Between poverty and normative pressure : the quality of life of never married men in rural Shaanxi, China Perspectives.

Contact : Isabelle Attané

En ligne : février 2020