Réévaluer le nombre de cancers liés au travail : des inégalités masquées

Cet article d’Émilie Counil et d’Emmanuel Henry, « Is It Time to Rethink the Way We Assess the Burden of Work-Related-Cancer? », recense les estimations du nombre de cancers attribués à des expositions professionnelles - elles varient de moins de 2 % à plus de 8 % dans les pays à hauts revenus, avec une moyenne de 4 à 5 %. Il vise par ailleurs à analyser les conséquences de l’utilisation de tels indicateurs en matière de réduction des inégalités de santé.

Alors qu’un certain nombre d’éléments atteste que le travail affecte la santé et le risque de décès, le cancer est souvent uniquement considéré par rapport aux déterminants individuels comportementaux, perçus comme la conséquence d’une insuffisante hygiène de vie personnelle, sans prise en considération des déterminants sociaux de la santé, comme les conditions de travail.
Les cancers liés à l’activité professionnelle sont-ils sous-estimés ? Dans quelle mesure les conditions de travail et les modes de vie contribuent-ils respectivement à la survenue du cancer, très inégal d’une catégorie professionnelle à l’autre ?

Si l’épidémiologie moderne occupe une place de plus en plus importante dans les politiques publiques, elle se concentre généralement sur certains risques de santé publique menaçant de vastes ensembles de population, les plus représentatifs d’entre eux étant les risques de cancer du poumon liés au tabac. Les risques plus faibles, ou en tous cas concentrés dans certains groupes sociaux au sein de la population, sont moins pris en compte, comme, notamment la répétition des expositions professionnelles à laquelle certains travailleurs sont confrontés. De même, les activités professionnelles correspondant à des effectifs de travailleurs plus réduits – chez lesquels on enregistre pourtant une concentration de cancers liés au travail – font l’objet d’un moins grand nombre de recherches.

Émilie Counil et Emmanuel Henry proposent de repenser les modalités de quantification élaborées par l’épidémiologie en opérant tout d’abord un changement de paradigme. Inscrire la production de chiffres dans une perspective de quantification des inégalités de santé et non uniquement de la mesure de l’état de santé elle-même donnerait à voir le poids du travail dans la construction de ces inégalités. Parallèlement, élargir la conception du travail en documentant non seulement les conditions de travail pénibles et possiblement délétères, mais aussi les trajectoires d’emploi, et leur articulation avec les modifications des comportements de santé au cours de la vie (via un suivi de cohortes, par exemple) ouvrirait utilement le champ d’application de ces outils. Enfin, face à la complexité des processus en jeu, la combinaison de plusieurs types d’indicateurs (parts attribuables, années de vie perdues…) semble indispensable pour donner une vision globale de ce problème de santé publique qui peine à se constituer en tant que tel.

Source : Emilie Counil et Emmanuel Henry, 2019, Is It Time to Rethink the Way We Assess the Burden of Work-Related Cancer?, Current epidemiology reports

Contact : Emilie Counil

Mise en ligne : octobre 2020