Croître ou périr

Population, reproduction et pouvoir en France au XVIIIe siècle

© BnF - La mère à la mode. La mère telle que toutes devraient être; anonyme.

« Il n’y a richesse ni force que d’hommes » écrit le juriste français Jean Bodin en 1576.
Cette déclaration lapidaire constitue le fondement d’une doctrine qui s’empare de l’Europe et en particulier de la France au XVIIIe siècle : le populationnisme, « polymorphe » ainsi que le qualifie fort justement Carol Blum dans son livre qui vient de paraître dans la collection Études et enquêtes historiques.

Dès lors, une idée obsessionnelle hante les pays européens : n’y a-t-il pas dépopulation et perte en hommes depuis l’antiquité ? Montesquieu, le premier et le plus célèbre, annonce la fin de l’optimisme en la matière en proclamant dans ses Lettres persanes de 1720 que l’Europe contient alors cinquante fois moins d’habitants qu’elle n’en avait à l’époque de Jules César. Ce chiffre très exagéré ne sera corrigé que trente ans plus tard pour devenir « dix fois moins ». Conséquence de la notoriété du futur auteur de l’Esprit des lois, populationnisme et dépopulationnisme sont les protagonistes démographiques d’un combat certes douteux mais pas moins virulent et qui se prolonge durant tout le siècle.
Ce sont ces controverses que retrace l’ouvrage de C. Blum au long de sept chapitres rangés dans un ordre grosso modo chronologique. La part est naturellement faite belle aux ténors du siècle :

  • Montesquieu d’abord, qui voit dans l’interdiction chrétienne du divorce un facteur de dépopulation, ce qui lui permet d’égratigner son adversaire favori, la religion ; 
  • Voltaire ensuite, sceptique sur la question, procèdera à une mise au point objective, à coup de statistiques ; 
  • Rousseau enfin, voyant dans la croissance de la population une « catastrophe », si cette croissance n’est pas liée à la reconstruction de la famille et à sa préservation.

Mais le propos de C. Blum ne se cantonne pas à ces luttes d’idées ou à ces bien connues prises de position. Une foule d’auteurs, beaucoup moins connus, s’en mêlent. Certains prennent fait et cause pour :

  • la polygamie, facteur selon eux de repeuplement (Le Guay de Prémontval),
  • d’autres, et pour la même raison, militent en faveur du divorce (Cerfvol) ;
  • des littérateurs volent au secours du populationnisme menacé en mettant en scène les bienfaits de la parenté (Dorat, Bablot, sans oublier Diderot).

Ces thèses entraînent nécessairement des politiques de population dont celles qui seront pratiquées sous la Révolution, moralisation des mœurs en premier lieu et exercice de la vertu, gage d’une population abondante et saine. Reste que ce populationnisme toujours régnant ouvre la voie à la doctrine malthusienne dont la fin de l’ouvrage annonce l’avènement : l’Essai sur le principe de population de 1798 inaugure alors un tout autre moment de l’histoire des populations.