Joanie Cayouette-Remblière et Anne Lambert

chercheures à l’Ined, répondent à nos questions sur l’ouvrage qu’elles ont codirigé, L’explosion des inégalités. Classes, genre et générations face à la crise sanitaire.

 

Votre ouvrage s’appuie sur une enquête statistique inédite que vous avez conduite en France durant le premier confinement et qui comprenait également une série d’entretiens. Comment êtes-vous allés à la rencontre de ces familles ?

Sur quoi ont porté ces entretiens ?

L’ouvrage s’appuie sur une double enquête. D’abord, une enquête par questionnaires auprès d’un échantillon représentatif de la population adulte française a été réalisée entre le 30 avril et le 2 mai 2020 et a permis de récolter des données de cadrage sur un fait social inédit, dans un contexte où aucune donnée n’était encore disponible. Cela nous a, par exemple, permis de connaître très rapidement les taux d’emploi et conditions de travail des femmes et des hommes, des différentes catégories socioprofessionnelles, ou encore des jeunes, en confinement. Parallèlement, nous avons réalisé une série de 20 portraits approfondis de familles afin de comprendre de manière plus fine le vécu du confinement, l’évolution des relations intrafamiliales, et la manière dont les individus vivaient et se représentaient cette crise. Il s’agit de « revisite » d’enquêtés au sens où nous avons  recontacté des enquêtés que nous suivions depuis longue date et ce, afin de réinscrire le vécu du confinement dans les trajectoires biographiques longues. Ce choix méthodologique nous a permis de pallier les contraintes du premier confinement (pas de déplacement ni de rencontre interpersonnelle qui sont le propre des enquêtes par entretien). Au total, cette enquête met en évidence la manière dont la crise sanitaire a percuté des destins sociaux individuels et fait exploser les inégalités de manière multidimensionnelle et cumulative.

En quoi le premier confinement a-t-il aggravé les inégalités ?

La crise sanitaire a éclaté dans un tissu social déjà dégradé, marqué depuis le début des années 2000 par le creusement des inégalités de conditions de vie, à la fois par le haut de l’échelle (hausse des hauts de revenus, de la multipropriété, etc.) et par le bas (précarisation de l’emploi, du mal logement, etc.). Si le premier confinement a touché tous les groupes sociaux et tout le territoire, il n’a pas eu les mêmes effets pour tous, exacerbant des inégalités sociales de genre, de classes et de générations qui étaient déjà à la hausse depuis le début des années 2000. En termes d’emploi, les femmes, les jeunes et les ouvriers forment les catégories les plus touchées par l’arrêt de l’activité  professionnelle (quels que soient les motifs) et les baisses de revenus qui en découlent. La diminution par deux du taux d’emploi des jeunes pendant le premier confinement (contre un tiers pour les autres classes d’âges) s’explique par l’aggravation de leurs difficultés d’insertion professionnelle sur le long terme : leur statut d’emploi sont moins protecteurs, un-tiers travaillent en contrat précaire ou sans contrat de travail, et leurs emplois sont moins bien rémunérés que ceux des générations précédentes comme le rappelle une étude récente du CEREQ. De manière générale, ce sont les groupes sociaux les moins bien dotés économiquement qui ont le plus perdu financièrement avec le confinement et qui tendent à cumuler des plus grandes difficultés de logement, au moment où les mieux dotés  ont accumulé non seulement de l’épargne mais aussi du capital culturel, social, symbolique pendant cette période « d’attente »– un constat qu’illustrent les portraits en mettant en regard les conditions de possibilités de loisirs ascétiques et cultivées chez les classes supérieures pendant cette parenthèse parfois décrite comme « enchantée » et les ajustements quotidiens des classes populaires pour faire face (gérer le surpeuplement temporaire du logement, s’appuyer sur la solidarité locale, recourir à l’emploi informel…)

De ce point de vue, le premier confinement a particulièrement éprouvé les inégalités de genre de trois manières. D’abord, en conduisant davantage les femmes que les hommes à se retirer du marché du travail, y compris quand leurs emplois étaient télé-travaillables. Ensuite, dans l’espace domestique, en accentuant les routines ordinaires d’une répartition inégalitaire du travail domestique et parental à un moment où le volume global des tâches à accomplir s’est brutalement intensifié avec la fermeture des écoles et des services de garde et d’aides aux familles. Les femmes vivant avec enfants déclarent toujours plus fréquemment que les hommes placés dans la même situation connaitre des périodes difficiles en journée et ce, dans tous les milieux sociaux. Enfin, de par la répartition inégale de l’espace dans les mondes privés qui explique, par exemple, que les hommes en télétravail ont plus souvent bénéficié d’une pièce dédiée au travail que les femmes dans la même condition (c’est le cas de près d’un homme cadre sur deux contre une femme cadre sur quatre).

Ainsi, le confinement est venu renforcer les inégalités de genre, de classes et de générations, dans les domaines du travail, du logement et des relations sociales, qui sont en réalité des sphères extrêmement imbriquées.