Wilfried Rault

La légalisation du mariage homosexuel ouvre de nouveaux horizons pour la recherche

Un an après l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, le sociologue Wilfried Rault, co-responsable de l’unité de recherche Démographie, genre et sociétés à l’Ined, espère que cette reconnaissance légale permettra de renouveler les dispositifs d’enquêtes pour mieux prendre en compte les populations homosexuelles.

(Entretien réalisé en mai 2014)

Quel bilan dresser un an après la légalisation du mariage homosexuel et la célébration des premières unions?

Le nombre communiqué par l’Insee - environ 7.000 mariages homosexuels célébrés en 2013 - ne peut pas vraiment être interprété pour le moment. D’abord, parce qu’il est difficile d’avoir une idée très précise de la population concernée. D’après l’Insee, début 2011, environ 200.000 personnes vivaient en couple avec quelqu’un du même sexe en France, mais c’est probablement un minimum. Mais surtout parce que c’est dans la durée qu’on pourra cerner l’importance du phénomène. Toutefois, une donnée intéressante est l’âge moyen au mariage des couples homosexuels (les hommes se marient à 50 ans environ en moyenne, les femmes à 43 ans) beaucoup plus élevé que, d’une part, l’âge moyen au Pacs des couples de même sexe et, d’autre part, l’âge moyen au mariage des couples hétérosexuels. Cela traduit sans doute un effet de rattrapage, assez logique, de premiers mariés qui attendaient l’ouverture du mariage depuis longtemps. On peut faire également l’hypothèse que cette tendance renvoie à des mises en couple plus tardives, le passage par l’hétérosexualité demeurant fréquent dans les trajectoires de personnes homosexuelles, signe que l’on est encore loin d’une banalisation de l’homosexualité.

Quels aspects vont intéresser le sociologue?

Il serait intéressant d’en savoir plus sur ce qui a poussé les gens à se marier. Il existe probablement, comme pour les couples de sexes différents, une grande diversité d’usage du mariage. Certaines personnes mettent en avant des raisons juridiques (par exemple, bénéficier des dispositions sur la succession qui n’existent pas dans le Pacs). Pour des couples qui ont eu des enfants, mais dont une seule personne est reconnue comme parent - à l’image de couples de femmes qui ont eu recours à une procréation médicalement assistée dans les pays voisins, le mariage peut être choisi parce qu’il donne accès à une procédure d’adoption du parent non reconnu légalement.
D’autres usages sont plus d’ordre symbolique. Souvent, gays et lesbiennes ont vécu des stigmatisations, voire des rejets assez explicites. Le mariage peut représenter ainsi pour eux et elles une reconnaissance sociale signifiant aux autres la respectabilité de leur vie privée. Le droit a en effet un potentiel de légitimation important, même s’il ne suffit pas qu’il évolue pour que les comportements hostiles cessent.
Il serait aussi instructif de regarder les mises en scène du mariage. Lorsqu’on étudie le mariage des couples de sexe différent, on voit bien combien l’évolution du mariage contemporain est lisible dans les transformations du rituel. De ce point de vue, il sera très intéressant de voir si les couples de même sexe se distinguent dans leurs modes de célébration du mariage. Il est par exemple peu probable qu’on trouve des faire-part de mariage dans leurs versions les plus classiques, envoyés par les réseaux de parentés respectifs et annonçant un rituel conventionnel. C’est tout un champ de nouvelles recherches qui s’ouvre ainsi. On peut souhaiter que des étudiant-e-s s’emparent de ces sujets dans le cadre de doctorats. Plus largement, on pourra étudier qui se marie, en fonction de son histoire, de ses caractéristiques sociales (profession, sexe, âge, fait d’avoir des enfants...). Relier les choix matrimoniaux avec des systèmes de valeur. Comme on peut le faire pour les couples hétérosexuels. Cela permettra de voir s’il existe un clivage entre ceux qui se marient et ceux qui ne le feront pas.

Les statistiques sur les unions suffisent-elles à mesurer la portée de la légalisation du mariage homosexuel ?

La légalisation du mariage homosexuel ne peut pas être regardée uniquement par le prisme de ceux qui vont l’utiliser. Du point de vue des populations gays et lesbiennes, c’est la liberté de choix qui importait et le fait de ne pas être traité différemment des couples hétérosexuels. L’enjeu était de faire reconnaître l’homosexualité comme un mode de vie comme un autre et d’avoir le choix de se marier... mais aussi de ne pas le faire ! Sur le plan historique, l’ouverture du mariage aux couples de même sexe s’inscrit finalement dans une série de transformations du mariage. Aujourd’hui, il n’est plus systématique et il intervient parfois après une très longue période de cohabitation, après l’arrivée d’un, deux, trois, quatre enfants... Cela contraste beaucoup avec le modèle historique dans lequel on se mariait avant de vivre en couple, avant d’avoir des enfants, voire avant d’entrer dans la sexualité. C’est aussi parce que le mariage est devenu appropriable, qu’il renvoie moins à un unique modèle de vie privée, qu’il est devenu envisageable pour les couples homosexuels.

Pour les chercheurs qui étudient ces questions, quel est l’impact de la légalisation du mariage homosexuel?

Sur la question de l’homosexualité en général et des couples de même sexe en particulier, il y a encore beaucoup de choses à apprendre en démographie et en sociologie, même si les recherches ont progressé depuis une trentaine d’années.
La reconnaissance légale du couple de même sexe amorcée depuis la fin des années quatre-vingt-dix a contribué à modifier la donne : il y a aujourd’hui une attente politique et sociale de recherches en sciences humaines et sociales, alors que celles-ci étaient parfois regardées comme un « exotisme » il y a quelques années. De ce point de vue, l’adoption du mariage pour les couples de même sexe va rendre les choses plus faciles dans la mesure où il crée une nouvelle catégorie statistique. On peut espérer que les grandes enquêtes quantitatives à venir disposeront de meilleurs outils pour étudier ainsi la diversité des formes de vie privée et en particulier les couples de même sexe et les familles.
On voit déjà cette évolution à l’œuvre depuis plusieurs années, avec la possibilité, pour les personnes qui répondent aux grandes enquêtes, de se déclarer en couple de même sexe ou en couple de sexe différent, ce qui n’a pas toujours été le cas. L’enquête Famille et logements de l’Insee de 2011, dont la conception a associé étroitement l’Ined, envisageait les deux configurations, couple homosexuel et hétérosexuel, ce qui n’était pas le cas de la version de 1999. Une autre transformation intéressante pour la recherche dans le contexte de l’adoption des mariages tient à l’évolution de la déclaration de l’homosexualité et des pratiques homosexuelles. Un peu moins stigmatisées, elles seront plus enclines à être déclarées dans les enquêtes et à être étudiées.

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