Travail des enfants : 138 millions comptabilisés… et bien davantage si l’on inclut le travail domestique

Une nouvelle étude de l’Ined révèle l’ampleur sous-estimée du travail des enfants dans le monde

Près de 138 millions d’enfants de 5 à 17 ans sont aujourd’hui astreints au travail économique dans le monde, selon l’Organisation internationale du travail (OIT) et l’Unicef. Ces chiffres ne prennent pas en compte les tâches domestiques effectuées par les enfants au sein des familles. Dans ce nouveau numéro de Population & Sociétés, Andrea Verhulst-Georgoulis (Ined) et Estelle Laurière (Ined), avec Fengqing Chao (Université chinoise de Hong Kong), montrent qu’en intégrant le travail domestique avec les mêmes critères que le travail économique, le nombre d’enfants concernés serait multiplié par trois. Une redéfinition qui révèle l’ampleur réelle du travail des enfants et met en lumière la charge spécifique qui pèse sur les filles.

Des avancées inégales selon les régions du monde

Selon le dernier rapport conjoint de l’OIT et de l’Unicef, 137,6 millions d’enfants de 5 à 17 ans ont une activité économique dans le monde en 2024, soit 7,8 % des enfants de cette tranche d’âge. Parmi eux, 55,5 % sont des garçons. Depuis 2008, le nombre d’enfants au travail a fortement diminué (215 millions à l’époque), tout comme la part d’entre eux exposée à des travaux dangereux, passée de 7,3 % à 3,1 %. Cette baisse reste néanmoins insuffisante pour atteindre l’objectif d’éradication fixé par les Nations unies dans le cadre des Objectifs de développement durable (ODD). Les situations régionales demeurent contrastées. L’Afrique subsaharienne concentre à elle seule 87 millions d’enfants au travail en 2024, un nombre en progression depuis 2012 sous l’effet de la croissance démographique, mais la part d’enfants concernés baisse. En Asie, dans le Pacifique ainsi qu’en Amérique latine et dans les Caraïbes, le recul est plus net. En Europe, l’OIT estimait à 3,6 millions le nombre d’enfants concernés en 2020, principalement dans les Balkans et en Europe de l’Est.

Le travail domestique, un angle mort des statistiques internationales

Les estimations internationales reposent principalement sur le « travail économique », c’est-à-dire la production de biens ou de services destinés au marché. Elles excluent la plupart des tâches domestiques réalisées pour le ménage : collecte d’eau ou de bois, ménage, préparation des repas, garde d’enfants ou de personnes âgées. Or, dans les 90 pays étudiés, la participation aux tâches ménagères concerne une proportion d’enfants nettement plus élevée que le travail économique chez les 5-14 ans. Au Tchad, par exemple, 41 % des filles de 5-14 ans participent à une activité économique et 82 % effectuent des tâches ménagères. Le travail domestique apparaît ainsi comme une composante centrale du quotidien des enfants, aujourd’hui largement absente des statistiques internationales. Ces tâches ménagères sont davantage réalisées par les filles : elles peuvent y passer plus du double de temps des garçons. Selon les pays, la participation des enfants et le volume horaire hebdomadaire consacré à ses tâches varient fortement.

En intégrant le travail domestique, une estimation des enfants astreints au travail multipliée par trois

Dans le cadre des Objectifs de développement durable, les Nations unies ajoutent aux enfants exerçant un travail économique ceux de 5-14 ans qui consacrent plus de 21 heures par semaine aux tâches ménagères. Avec ce seuil, élevé -puisqu’il exclut par exemple les enfants consacrant 20 heures hebdomadaires au ménage ou à la garde de ses frères et sœurs-, la proportion d’enfants considérés comme « au travail » n’augmente que modérément. En appliquant aux tâches ménagères les mêmes seuils horaires hebdomadaires que pour le travail économique (soit au mimimum 1 heure entre 5 et 11 ans, 14h pour les 12-14 ans et 43h pour les 15-17 ans), la part d’enfants de 5-17 ans au travail serait multipliée par trois. Les filles deviendraient alors majoritaires parmi les enfants concernés.

CLD-INED : UNE BASE DE DONNÉES INÉDITE POUR ANALYSER TOUTES LES FORMES DE TRAVAIL DES ENFANTS

Développée à l’Ined, la base CLD-Ined constitue un outil d’exploitation approfondie et régulièrement actualisé sur le travail des enfants dans le monde. Elle rassemble à ce jour 208 enquêtes menées dans 90 pays entre 2000 et 2023, principalement issues des enquêtes internationales MICS de l’Unicef, dont les variables ont été harmonisées. La base permet de produire et documenter des indicateurs selon différentes définitions du travail des enfants, en distinguant travail économique et non économique. Les résultats sont détaillés par âge, sexe, type d’activité et volume horaire, à différentes échelles géographiques. En offrant un accès transparent et comparatif à ces données, la CLD-Ined fournit aux chercheurs, aux organisations internationales et aux décideurs publics un outil unique pour suivre les évolutions du phénomène et évaluer l’impact des politiques mises en œuvre.

Accèder à la base de données en ligne : https://child-labour.site.ined.fr/fr

Mieux définir pour mieux protéger

La manière dont est défini le « travail des enfants » détermine qui est compté, reconnu et protégé. En laissant de côté une large part du travail domestique, les indicateurs actuels sous-estiment la charge réelle pesant sur les enfants, notamment les filles. En proposant des mesures élargies et comparables à l’échelle internationale, les chercheurs invitent à repenser les seuils d’une participation familiale raisonnable. Ces travaux apportent des éléments essentiels pour ajuster les politiques publiques, protéger les enfants de l’exploitation et progresser vers l’objectif d’éradication du travail des enfants fixé par les Nations unies.

CHIFFRES-CLÉS

  • 137,6 millions d’enfants de 5-17 ans au travail en 2024 (7,8 %), sans compter le travail domestique
  • 79 millions d’enfants de 5-11 ans concernés (8,2 %)
  • 87 millions d’enfants concernés en Afrique subsaharienne
  • 3,1 % des 5-17 ans exercent un travail dangereux
  • 3,6 millions d’enfants au travail en Europe (2020)
  • Un nombre d’enfants concerné multiplié par trois si l’on inclut le travail domestique avec les mêmes seuils horaires que le travail économique

Auteurs : Andrea Verhulst-Georgoulis et Estelle Laurière (Ined), avec Fengqing Chao (Université chinoise de Hong Kong)

Population & Sociétés n° 641, février 2026, intitulé : «138 millions d’enfants travaillent dans le monde, et bien plus si on compte le travail domestique»