Frédéric Vagneron

Post-doctorant au Centre Alexandre-Koyré, DIM ONE HEALTH, auteur d’un article sur la pandémie de grippe russe de 1889-1890, a répondu à nos questions.

(Entretien réalisé en juin 2020)

En quoi l’analyse de la pandémie de grippe de 1889-1890, dite grippe russe, a-t-elle marqué un tournant pour la statistique épidémiologique ?

A l’aune de l’histoire des pandémies grippales, l’analyse de celle de 1889-1890, en France particulièrement, est un tournant. Elle marque l’irruption d’un nouvel outil pour saisir les effets de cette maladie : le calcul de surmortalité. Cet outil statistique, conceptuel et pratique, est encore aujourd’hui un compas pour rendre intelligibles des phénomènes incertains et complexes, sujets à controverses, au moins à leur apparition : une canicule, ou l’émergence d’un nouveau virus comme le SARS-CoV-2. En 1890, la statistique a aussi été mobilisée pour montrer que la grippe était une maladie contagieuse, une question débattue jusque-là.

En 1889-1890, l’inquiétude suscitée par la dépopulation a pris le pas sur l’inquiétude liée à la pandémie de grippe russe. Qu’en est-il de la crise sanitaire actuelle ?

La pandémie de COVID-19 a-t-elle mis en lumière d’autres inquiétudes ou sujets de société ?

L’usage des chiffres en 1889-1890 est un rappel : les chiffres sont toujours liés à des méthodes de collecte et de traitement de données, des contextes interprétatifs, par exemple des débats médicaux, démographiques, politiques. Ces chiffres construisent une intelligibilité du présent ou du passé… ou leur ignorance. En 1889-1890, on assiste aux deux mouvements : la grippe est saisie comme jamais auparavant par la surmortalité ; mais le pic de mortalité est replacé dans une autre série chiffrée, celle de la dépopulation française, qui sape la portée du « fait » social épidémique. La grippe apparaît comme un accident par rapport à un autre « fait », démographique et politique, plus inquiétant et donc urgent, en particulier pour les élites françaises qui comparent avec la population allemande.

Aujourd’hui, on fait face à une avalanche de chiffres encore plus impressionnante, et avec elle de constructions de « faits sociaux » fondés sur ces quantifications : certains semblent suffisamment massifs pour résister au temps. Par exemple, les effets inégalitaires de la pandémie, en fonction de l’âge, ou du type et du lieu de résidence. Cela renvoie à des questions sociales comme le vieillissement et le logement, qui datent pour le second du début du 19e siècle au moins, et pour le premier de la fin du même siècle. Dans les deux cas, la statistique a joué un rôle décisif pour rendre visibles ces inégalités. Si la surmortalité marquée par la COVID-19 chez les personnes âgées ou les habitants de Seine-Saint-Denis peut être mesurée et représentée spatialement, cela ne signifie pas que l’action publique va s’en saisir, cette fois encore. Il y a là des « sujets de société » bien connus, anciens : rien ne dit que va survenir une action volontariste en faveur de transformations profondes dans la manière de traiter les personnes âgées ou les populations vivant dans des logements notoirement exigus, voire insalubres. Dans le contexte de crise économique qui s’annonce, ces « faits » risquent encore une fois de rester en sourdine.

L’une des réponses apportées à la pandémie de COVID-19 a été le confinement. Plus largement, comment analysez-vous les réactions des pouvoirs publics et de la société française ?

Historien ou non, il est difficile de s’extraire de la situation pandémique, encore en évolution. Cela nécessite d’être prudent, et d’enquêter, ce qui est aujourd’hui encore difficile en raison des effets du confinement.

L’action des pouvoirs publics a été de se concentrer sur un objectif : éviter une crise hospitalière. En France, pour des raisons qui devront être élucidées, le développement pandémique en mars a laissé peu de place à une alternative. Elle aurait pu suivre les mesures prises en Allemagne au niveau national, aboutir à un confinement moins généralisé et plus ciblé régionalement, ou viser à protéger certaines populations, comme celles dans les EHPAD. Mais il est toujours facile, rétrospectivement, de donner des leçons, alors qu’il s’agit d’un nouveau virus provoquant une maladie notoirement variable selon les individus, et inconnue trois mois plus tôt. Selon ces circonstances, il faudra comprendre et expliquer pourquoi il s’est avéré indispensable de mettre à l’arrêt un pays, au risque de conséquences sociales et économiques durables.

Ce que l’on peut regretter, c’est de ne pas replacer l’événement COVID-19 comme un épisode dans une série de crises sanitaires, au moins depuis les années 1980, et malgré la gravité de la pandémie actuelle. Cette fois-ci la chauve-souris ou le pangolin, hier le poulet ou le porc d’élevage, ou la civette… Le « coupable » est toujours différent mais le contexte demeure : une surexploitation de l’environnement, un assujettissement des autres espèces, qui sont intenables et ne profitent qu’à une minorité du globe. Cette perspective devrait inciter à considérer ce faisceau de crises, plutôt que chaque « vague » épidémique, séparément, dans l’urgence, de la COVID-19 ou de toute autre origine : toutes pointent nos modes de vie, et notre rapport de domination à l’environnement et aux autres espèces animales et végétales alors que nous vivons dans un éco-système solidaire.