On ne nomme jamais. On classe

Chaque année, plusieurs centaines de milliers d’élèves de Terminale passent le bac. Cette année, ils sont près de 719 000.

Le bac, d’épreuve bourgeoise au début du XXe siècle, est devenu un véritable rite de passage national, qui concerne plus des trois quart d’une génération. Pour chaque candidat, il y a un avant et un après. Mais ce n’est pas un rite égalitaire. Les différentes filières (générales, technologiques et professionnelles) se composent de proportions inégales d’enfants de cadres et d’enfants d’ouvriers. Les différentes séries "S" pour scientifique, "L" pour littéraire, "STI2D" pour sciences et technologies de l’industrie et du développement durable, "STMG" pour "sciences et technologies du management et de la gestion", etc. contiennent des proportions variées de garçons, de filles, d’élèves en avance ou d’élèves ayant redoublé. Et les résultats redoubleront ces inégalités, en classant les candidats individuellement par mérite, selon leurs notes et leur mention. Ainsi le bac unifie une classe d’âge, mais il la différencie à l’extrême : filière, série, lycée, notes, options, mention... distinguent chaque candidat de chaque autre et classent les candidats entre eux. Les résultats ne sont pas présentés de manière agrégée « la classe de terminale S 1 a son bac » mais de manière individuelle « Justine Dupont, série S, bac général, académie de Versailles, Lycée Hoche, mention Très bien ». Il est possible, à partir de ces résultats individuels, de rendre visibles des différences : entre lycées, entre académies, entre séries le taux d’accès à la mention Très bien ou le taux d’échec varie. On peut aussi le faire à partir du prénom. Ainsi, entre 2012 et 2015, 17% des Louise candidates au bac (et ayant autorisé la diffusion de leurs résultats) ont obtenu la mention « Très bien ». Au même moment, seules 4% des Mélissa ont obtenu la mention « Très bien ». Ces différences entre prénoms sont stables d’une année sur l’autre, alors même que la proportion d’élèves obtenant la mention augmente d’année en année : les Clémence tournent autour de 11 à 15%, les Jérémy entre 3 et 6%. Ces différences ne doivent rien, a priori, au prénom lui-même : si toutes les Juliette s’étaient prénommées Myrtille, Prune ou Banane, elles auraient eu les mêmes résultats. Oui mais voilà : les parents ne choisissent pas les prénoms au hasard, et la réussite scolaire est en partie liée à l’origine sociale. Des cadres parisiens n’auront pas les mêmes goûts que des employés bretons. Des ouvriers marseillais ne choisiront pas les mêmes prénoms que des intermittents du spectacle, marseillais eux aussi. Antonin, Éléonore, Adèle, Diane, Augustin et Théophile ne sont pas dans les mêmes lycées, dans les mêmes séries, dans les mêmes filières que Bryan, Kelly, Anissa, Mehdi et Sofiane... parce qu’ils n’ont pas les mêmes parents.

Et c’est parce que nommer, c’est classer, écrivait Claude Lévi-Strauss, on ne nomme jamais, "on classe l’autre" si on lui donne un prénom en fonction des caractéristiques qu’il a (son genre, sa classe d’âge) ou qu’on voudrait qu’il ait, "on se classe soi-même" si on pense nommer "librement, c’est à dire en fonction des caractères qu’on a". [Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage]
Le prénom est certes un choix individuel (ou plutôt conjugal) à destination d’un individu. Mais d’emblée, parce que les chrétiens évitent les prénoms que les musulmans donnent à leurs enfants, parce que les enseignants évitent les prénoms que les ouvriers donnent (et vice versa), parce que certains groupes privilégient les prénoms "qui ont fait leurs preuves" et que d’autres ont des incitations fortes à choisir des prénoms rares... pour toutes ces raisons le prénom est un indicateur (faible et flou, certes) d’origine sociale.

Baptiste Coulmont

Mise en ligne : juin 2017.