Louis Sirugue

Comment les revenus des parents impactent-ils ceux de leurs enfants à l’âge adulte ? S’il existe une corrélation intergénérationnelle, d’autres facteurs comme la mobilité géographique, sont à prendre en considération. Louis Sirugue, doctorant à l’Ined, a répondu à nos questions sur la trajectoire socio-économique des individus en France et à l’étranger. 

(Interview réalisé en avril 2025)

Les revenus des parents conditionnent-ils les revenus que vont percevoir les enfants ?

Les revenus des parents sont fortement corrélés aux revenus que percevront leurs enfants à l’âge adulte. Parmi les personnes nées en France dans les années 1970, un enfant issu des 20 % des parents les plus aisés a 38,4 % de chances d’atteindre lui-même les 20 % les plus aisés de sa génération. Pour un enfant né parmi les 20 % les plus modestes, cette probabilité est de 9,7 %, soit quatre fois moins élevée. Toutefois, cette corrélation ne signifie pas forcément que les revenus parentaux ont un effet causal direct sur les revenus que percevront leurs enfants. Ils sont co-déterminés par de nombreuses autres dimensions de l’environnement socio-culturel des individus, comme leur lieu de résidence ou le niveau d’éducation de leurs parents.

Le phénomène de mobilité intergénérationnelle des revenus existe-t-il pour tous les niveaux de revenus ?

La trajectoire socio-économique d’un individu n’est jamais parfaitement prévisible, quel que soit son milieu d’origine. La mobilité intergénérationnelle - définie par le fait de monter ou descendre dans l’échelle des revenus par rapport à ses parents - s’observe pour tous les niveaux de revenus, mais elle varie en intensité selon la position sociale des parents. En divisant la distribution des revenus en cinq tranches contenant chacune 20 % de la population, appelées quintiles, on observe que la probabilité d’atteindre un quintile différent de celui de ses parents n’est que de 60 à 70 % pour les individus issus du premier et du dernier quintile, alors qu’elle est d’environ 75 à 80 % pour ceux issus des trois quintiles intermédiaires.

Quelles trajectoires économiques avez-vous observé ?

Les trois trajectoires les plus courantes sont la persistance en bas de l’échelle pour les enfants issus des familles les plus défavorisées, la persistance en haut de l’échelle pour ceux issus des familles les plus aisées, et la mobilité entre niveaux intermédiaires pour les autres. Toutefois, ces évolutions entre générations ne se produisent pas de manière isolée. Elles sont généralement associées à d’autres transitions, notamment concernant le lieu de résidence. En effet, la mobilité intergénérationnelle et la mobilité géographique s’avèrent étroitement liées. Tout au long de la distribution des revenus parentaux, la mobilité géographique entre l’adolescence et l’âge adulte est associée à des perspectives économiques plus favorables, à tel point qu’un individu issu d’un milieu défavorisé qui s’installe dans une région plus favorisée a des perspectives de revenus proches de celles d’un individu issu d’un milieu aisé mais resté dans sa région d’origine. Cependant, ce type de mobilité géographique est rare. Les enfants issus de familles plus défavorisées sont moins mobiles géographiquement, en particulier vers zones aux revenus les plus élevés.

Enregistre-t-on les mêmes résultats en France que dans d’autres pays ?

Parmi la dizaine de pays développés pour lesquels des estimations comparables ont pu être produites, la France a l’un des niveaux de mobilité intergénérationnelle les plus faibles selon la plupart des indicateurs. Ce niveau est similaire à celui des États-Unis et de l’Italie, mais loin derrière celui des pays scandinaves ou de l’Australie. Cela dit, la structure de la mobilité intergénérationnelle française diffère de celle de l’Italie et des États-Unis à de nombreux égards. Par exemple, le gradient territorial semble moins marqué en France qu’ailleurs, avec des îlots favorables à la mobilité dispersés sur le territoire, notamment en Bretagne et dans le centre-est. Par ailleurs, si la reproduction sociale parmi les plus aisés est légèrement plus marquée en France qu’aux États-Unis (38,4 % contre 36,5 %), la mobilité ascendante parmi les plus modestes y est un peu plus élevée (9,7 % contre 7,5 %).