Inégalités socioéconomiques dans le développement langagier et moteur des enfants à deux ans

Communiqué Publié le 14 Mars 2019

Alors que l’âge de l’instruction obligatoire en France vient de passer à 3 ans au lieu de 6 avec l’objectif de réduire les inégalités sociales dès le plus jeune âge, des chercheurs de l’Ined ont étudié le développement langagier et moteur des enfants à l’âge de 2 ans, avant leur entrée à l’école maternelle. Leurs résultats soulignent que les différences selon le milieu socioéconomique de leurs parents sont présentes dès les premières années. Bien qu’à ces jeunes âges, le développement langagier et physique soient largement liés, les inégalités socioéconomiques sont surtout marquées pour le développement du langage. Le vocabulaire des enfants accueillis en crèche ou par une assistante maternelle est plus diversifié que lorsqu’ils sont gardés par leurs parents ou grand-parents.

La petite enfance est une phase-clé du développement du cerveau et de l’apprentissage de l’enfant, qui façonne le développement cognitif, social et émotionnel, ainsi que la croissance. Il s’agit d’une période particulièrement sensible à l’environnement familial et, par conséquent, aux variables qui l’influencent comme, par exemple, le niveau d’éducation des parents, leurs ressources économiques, leur statut et origine migratoire, la composition du ménage, l’entourage…

Quelle est l’ampleur des inégalités socioéconomiques à cet âge ? Sont-elles aussi marquées pour le développement langagier que pour le développement moteur de l’enfant ? Observe-t-on des différences selon le mode d’accueil fréquenté par l’enfant ?
Les chercheurs Sébastien Grobon (Insee/Ined), Lidia Panico (Ined) et Anne Solaz (Ined) ont travaillé à partir de données de l’Étude longitudinale française depuis l’enfance (Elfe)[1] . Celles-ci ont été recueillies auprès des parents lorsque l’enfant était âgé de 1 an pour les variables socioéconomiques et autour de 2 ans pour les indicateurs de développement de l’enfant (11 496 enfants pour les indicateurs de langage et 10 740 pour les indicateurs moteurs).

Des inégalités observées dans l’acquisition du langage mais pas dans le développement moteur
En termes de développement du langage, alors qu’en moyenne aux alentours de leurs 2 ans, les enfants connaissent 74 mots parmi les 100 proposés, ceux dont la mère a un niveau de diplôme inférieur au BEPC en connaissent 4 de moins et ceux dont la mère a un diplôme de l’enseignement supérieur plus élevé que le niveau Bac+2 en connaissent 6 de plus.

Le développement du langage diffère entre les enfants selon le mode de garde utilisé. Les enfants gardés en crèche ou par une assistante maternelle ont acquis un vocabulaire plus riche que ceux gardés par les parents ou les grands-parents, bien que l’on ne puisse pas conclure que cette différence de vocabulaire soit due au mode de garde. Le fait de fréquenter un mode de garde extérieur formel tend à réduire les inégalités sociales de développement langagier. Le contact de l’enfant avec des professionnels de la petite enfance, qui peuvent proposer des activités éducatives adaptées à l’âge de l’enfant, pourrait être une source d’enrichissement du vocabulaire.

Concernant le développement moteur à l’âge de 2 ans, les enfants de l’échantillon réalisent 6,5 activités motrices en moyenne au moment de l’interrogation des parents parmi les huit demandées. Si la grande majorité des enfants en réalisent au moins 3, ce ne sont pas toujours les mêmes activités, et peu d’enfant sont capables de réaliser les huit : cela concerne 10 % des enfants âgé de 23 mois et 20 % de ceux ayant 28 mois. Le niveau d’éducation et le revenu influent peu sauf pour les enfants dont la mère est titulaire d’un diplôme de l’enseignement supérieur plus élevé que le niveau Bac+2 : ils connaissent un développement moteur légèrement moindre que les enfants de mères diplômées du seul baccalauréat. En termes de développement moteur, il existe très peu de différence significative entre les modes de garde. Seule la crèche conduirait à un développement moteur légèrement plus élevé que les autres modes d’accueil.

Les indicateurs de développement langagier et moteur utilisés
Les inégalités socioéconomiques dans le développement de l’enfant ont été analysées grâce à des indicateurs. Pour évaluer le langage, les chercheurs ont utilisé le MacArthur-Bates Inventory qui mesure le volume et la variété du vocabulaire acquis. Cet indicateur compte le nombre de mots dits de manière spontanée par l’enfant parmi une liste de 100 proposés. Pour le développement moteur, ils se sont appuyés sur un indicateur combinant huit critères indiquant la capacité de l’enfant à effectuer différentes activités, telles que monter les escaliers, frapper dans un ballon, courir, pédaler avec un tricycle, manger seul, boire seul, enfiler seul des chaussons ou chaussettes, marcher de manière autonome avant l’âge de 18 mois – un délai correspondant aux limites considérées comme normales par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cet indicateur inclue ainsi la motricité globale et la motricité fine

Des écarts aux causes multiples
Cette étude est descriptive et ne permet pas une conclusion précise sur les origines de ces inégalités. Toutefois, elle propose des pistes de réflexions, qui restent à explorer. Elle relève ainsi qu’une petite partie de ces écarts est liée à des caractéristiques sociodémographiques telles que la taille de la fratrie, la santé de l’enfant à la naissance, le statut migratoire et l’âge des parents. Elle suggère surtout qu’un mode de garde collectif de qualité est bénéfique, en particulier pour le développement cognitif, et ce plus particulièrement pour les enfants issus de familles plus défavorisées. A caractéristiques comparables, les enfants gardés en crèche ou par une assistante maternelle semblent avoir acquis un vocabulaire plus riche que ceux gardés par les parents ou les grands-parents.

Pour en savoir plus :
Grobon S, Panico L, Solaz A. Inégalités socioéconomiques dans le développement langagier et moteur des enfants à 2 ans. Bull Epidémiol Hebd. 2019;(1):2-9.
http://invs.santepubliquefrance.fr/beh/2019/1/2019_1_1.html

 

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[1] L’enquête Elfe (Étude longitudinale française depuis l’enfance) est une cohorte nationale de 18 000 enfants suivis de la naissance à l’âge adulte avec une approche multidisciplinaire (sciences sociales, santé et santé-environnement), afin d’étudier les facteurs familiaux, économiques et socioculturels susceptibles d’influencer le développement des enfants à différents âges et dans différents domaines. Les enfants de la cohorte sont nés en 2011 dans un échantillon représentatif de 341 maternités en France métropolitaine.