Les mal-logés parisiens

CC Jean-François Gornet

Malgré son image de « ville lumière », Paris compte encore des logements vétustes et insalubres. Majoritairement issus de l’immigration, ceux et celles qui y habitent connaissent des conditions de vie et d’emploi précaires. Une grande partie des classes populaires a déjà déserté la capitale, chassée par la hausse des prix de l’immobilier et la saturation du parc social. Mais les mal-logés parisiens auprès desquels Pascale Dietrich-Ragon, chercheure à l’Ined, a enquêté pendant plusieurs années n’envisagent pas de quitter la ville. La plupart refusent un « exil » en banlieue, synonyme pour eux de déclassement social. Et continuent de vivre à Paris, au prix de l’insalubrité.

Entre 2004 et 2009, Pascale Dietrich-Ragon a mené un travail ethnographique ainsi qu’une enquête par questionnaires auprès de plus de 500 mal-logés habitant des immeubles parisiens concernés par le plan de résorption des logements dégradés, mis en place dans la capitale en 2002. Elle a ensuite effectué également pendant un an un travail d’observation à la Direction du logement et de l’habitat de la mairie de Paris où elle a rencontré des candidats au logement social.

Des immeubles insalubres au cœur de la capitale

Les immeubles dégradés qui font l’objet de l’enquête étaient majoritairement situés dans le nord de Paris, notamment dans les 18e, 19e et 20e arrondissements. Moins de la moitié (44%) de leurs occupants disposaient de tous les éléments de confort essentiels. Et seuls 10% jouissaient de plus de 20m2 par personne, alors que c’est le cas de 82% des ménages de la population générale.

Des logements insalubres :

  • 54% des occupants signalent des fuites d’eau
  • 70% des parasites
  • 59% une forte humidité
  • 55% un froid important
  • 43% des problèmes de bruit

Sans les éléments de conforts essentiels :

  • 40% des logements n’ont pas de wc intérieurs
  • 33% n’ont pas de salle d’eau
  • 30% n’ont pas d’eau chaude
  • 23% n’ont pas de chauffage

 

Qui sont les mal-logés parisiens?

Les mal-logés de l’enquête appartiennent pour la plupart aux classes populaires, souvent les plus démunies. L’échantillon compte plus de 80% de personnes issues de l’immigration, dont près d’un tiers de « sans papiers ». La moitié des ménages enquêtés fait partie des 10% les plus pauvres de la population française. Seuls 43% de ceux et celles en âge de travailler (15 à 64 ans) ont une occupation régulière, contre 62% dans l’ensemble de la population ; au moins 12% d’entre eux sont employés « au noir ». Ceux qui travaillent pratiquent souvent des métiers difficiles, peu qualifiés, aux horaires décalés et peu rémunérés, même si une petite partie a fait des études ou exerce une profession qualifiée.

Un statut d’occupation précaire :

  • 53% de locataires, dont un quart ne détient pas de bail
  • 16% de squatteurs
  • 10% logés à l’hôtel
  • 5% de sous-locataires
  • 4% d’hébergés

De faibles ressources :

  • 27% n’ont aucun revenu
  • 9% ont des ressources instables

Des travailleurs pauvres :

  • 1 061 euros par mois en moyenne
  • 25% de ceux qui déclarent une activité rémunérée touchent moins de 600 euros par mois
  • 12% touchent plus de 1 500 euros par mois

Des métiers peu qualifiés :

  • 68% de ceux qui ont déjà travaillé exercent ou ont exercé une profession non qualifiée
  • 17% occupent une profession intermédiaire
  • 15% occupent une profession qualifiée

Un faible niveau d’études, une maîtrise parfois difficile du français :

  • 32% des enquêtés n’ont jamais été scolarisés ou très peu
  • 45% sont allés jusqu’au collège ou au lycée
  • 23% ont suivi des études supérieures
  • 37% ont des difficultés pour lire en français
  • 43% ont des difficultés pour écrire en français

 

Vivre à Paris malgré tout

Malgré leurs conditions de vie, la plupart des mal-logés interrogés craignent d’être davantage marginalisés s’ils s’installent en banlieue. Ils assimilent en effet cette dernière aux cités disqualifiées et craignent les longs trajets dans les transports en commun. Habiter Paris devient un rempart symbolique contre l’exclusion, une « promesse d’insertion professionnelle et d’ascension sociale », note Pascale Dietrich-Ragon. C’est aussi un « lieu d’ancrage » pour ceux qui y ont grandi mais également pour les migrants installés dans des quartiers où se tissent des liens de solidarité et d’entraide au sein de la communauté. Enfin, la peur de l’inconnu et le coût du déménagement les retiennent dans la capitale : « paradoxalement », souligne-t-elle, « il est plus facile de quitter Paris quand on est installé dans la vie et favorisé socialement »

Source:

  • "Résister à l’exil. Enquête auprès des mal-logés parisiens", Pascale Dietrich-Ragon (Ined), revue "Espace et Sociétés", 2014 1-2 (n°156-157), ERES.

 

(juillet 2014)